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Pour finir, Galilée se lassa même de sa colère et tourna son attention vers d’autres objets. Le matin, il sortait se promener dans les jardins – ce qui était toujours un signe qu’il recouvrait la santé. Il passait ses après-midi à écrire de longues lettres. Il n’observait les étoiles que par les nuits claires, comme il l’avait si religieusement fait avant son voyage à Rome. Maintenant, quand il le faisait, c’était comme en proie à une compulsion à se punir lui-même, les spectacles qu’il voyait dans le télescope ne l’amenant qu’à gémir et à maudire son destin. On aurait dit qu’il titillait une dent malade avec sa langue. Il s’asseyait sur son tabouret et regardait dans son télescope le plus récent en réfléchissant jusqu’au bout de la nuit. Une fois, il lui vint à l’esprit qu’il n’y avait pas d’équivalent longitudinal à l’équateur. Il convenait donc de désigner le méridien zéro de la Terre pour la longitude, et que celui-ci passe par l’endroit du monde le plus conscient du fait que la Terre était une planète, autrement dit sa maison, voire son télescope ou son esprit.

« Je suis le méridien zéro de ce monde, marmonnait-il avec irritation. C’est ce qui rend ces salauds si jaloux. »

Le jour, il essayait de se concentrer sur d’autres affaires. Il recevait des lettres d’anciens étudiants, qui lui soumettaient des questions et des projets à poursuivre. Alors que les mois passaient, il travaillait avec un enthousiasme plus ou moins faible sur de nombreux sujets : le magnétisme ; la condensation de l’eau ; les pierres lumineuses ; la bonne façon de fixer le prix d’un cheval ; la résistance des matériaux, un vieux sujet de préoccupation ; et les probabilités en jeu dans le lancer de dés, un nouveau sujet d’intérêt. Dans ce domaine, la rapidité de son intuition était surprenante, mais après avoir passé une journée à travailler sur la question il s’était contenté de regarder Cartaphilus en fronçant le sourcil.

« C’est un vilain sentiment, avait-il lancé sombrement, que de savoir déjà ce que l’on sait. »

Sur quoi Cartaphilus avait subrepticement détalé, tandis que Galilée se remettait au travail sur les probabilités, puis sur une nouvelle sorte d’outil servant à creuser des trous pour les poteaux. Tout sauf l’astronomie.

Les matins étaient les meilleurs moments. Il errait dans ses jardins, son verger et sa vigne nouvellement plantés, tel un professeur en retraite, en bavardant avec Virginia et en lui donnant de menues tâches à faire, comme de planter des choses, de rapporter des fruits dans la cuisine ou de s’asseoir à côté de lui pour arracher les mauvaises herbes ensemble. Livia ne sortait pas de la maison. Depuis l’arrivée de la Piera, Vincenzio était venu vivre avec eux, lui aussi, mais c’était un garçon désagréable, récalcitrant, paresseux. La mère des enfants était maintenant sortie de leur vie ; elle avait, au grand soulagement de Galilée, épousé un marchand de Padoue appelé Bartoluzzi.

Mais il avait d’autres sujets de préoccupation. Il était obsédé par les problèmes d’argent. Il cherchait toujours le moyen d’en gagner davantage. Le revenu venant de Cosme était une somme fixe de mille couronnes par an, et il était en permanence plus ou moins endetté. Il s’asseyait à une grande table, sous l’arcade de la villa, et répondait au courrier, souvent pour se lamenter auprès de vieux amis ou d’étudiants, ou auprès de ses collègues érudits de l’Académie des Lynx.

Un après-midi, on frappa à la porte, et devinez qui entra ? Marc’Antonio Mazzoleni !

— Maître, dit Mazzoleni avec son sourire édenté, et plus que jamais l’air de se fiche de la gueule du monde, j’ai besoin d’un boulot.

— Moi aussi, dit Galilée en regardant d’un air curieux le vieux mécanicien. Comment vas-tu ?

Mazzoleni haussa les épaules.

Lorsque Galilée était allé le débaucher à l’Arsenal, Mazzoleni était dans une misère noire. Tout ce qu’il possédait tenait dans un sac. Galilée avait dû payer des vêtements à sa famille, qui était vêtue de haillons. Qu’était-il devenu depuis que Galilée avait déménagé ? Galilée n’en avait aucune idée ; il avait laissé Venise et Padoue derrière lui et ne s’était pas retourné. Il avait renoncé à fabriquer ses boussoles, et Mazzoleni ne s’était jamais soucié de poursuivre l’affaire. Peut-être le vieil homme avait-il continué à polir des lentilles dans les ateliers. Quoi qu’il en soit, il était là, et il avait l’air quelque peu désespéré.

— Très bien, dit Galilée, tu es embauché.

C’était une bonne journée. Environ une semaine plus tard, Galilée ouvrait à la volée les portes de la petite grange inutilisée qui jouxtait l’écurie de la villa, et déclarait que c’était le nouvel atelier. Ils rafistolèrent le toit, une grande table de travail fut assemblée à la va-vite, d’autres tables furent fabriquées avec des planches et des tréteaux, et les boîtes bourrées à craquer de ses cahiers de travail et de ses papiers furent apportées du corps de bâtiment principal pour être disposées sur des étagères, comme auparavant. Bientôt, ses croquis et ses calculs couvrirent la table et le sol alentour. Les journées commençaient comme au bon vieux temps :

« Maz-zo-le-niiii ! »

Le maestro se remettait au travail. À Bellosguardo, tout le monde poussa des soupirs de soulagement.

Puisque le pape et son Inquisition lui avaient interdit toute discussion sur la théorie copernicienne, le premier acte public de Galilée, une fois qu’il fut remis sur pied, fut naturellement d’annoncer au monde entier comment il était possible d’utiliser les lunes de Jupiter pour déterminer la longitude. Cela n’enfreignait pas les termes de la lettre d’interdiction, tout en constituant une sorte de défi destiné à rappeler aux gens ses grandes découvertes télescopiques. Sans compter que ça pouvait offrir aux marines et aux navigateurs un système ô combien pratique. C’était également un moyen de mettre à profit les centaines de nuits qu’il avait passées à regarder Jupiter et à calculer les orbites de ses lunes. Grâce à cet effort obstiné, prolongé sur des années, il avait réussi à mesurer si précisément les orbites qu’il pouvait dresser des tables qui prédisaient leur localisation pour de nombreux mois dans l’avenir. Et grâce à ces tables, on pouvait disposer d’une sorte d’horloge visible de tous les points de la Terre, pourvu que l’on ait un télescope assez puissant. Comme avec n’importe quelle horloge que l’on estimait être précise, on pouvait dire à quelle distance de Rome on se trouvait, en longitude, en calculant la différence entre l’heure locale et l’heure à Rome telle qu’inscrite sur les éphémérides qu’il pouvait maintenant établir pour les lunes de Jupiter.

Le sourire édenté de Mazzoleni salua sa première explication.

— Je crois que je pige, dit-il.

Galilée lui flanqua une tape sur la tête.

— Mais bien sûr que tu piges ! Et si toi tu piges, tout le monde le peut !

— Vrai. Peut-être qu’une démonstration avec des petites balles, pour permettre de comprendre plus facilement…

— Bah.

Cela dit, c’est ainsi qu’il commença à penser à une espèce d’astrolabe.

Le premier client potentiel à montrer de l’intérêt pour un tel dispositif fut l’attaché militaire du roi Philippe III d’Espagne. Il arriva de Gênes, en compagnie du comte Orso d’Elci, l’ambassadeur de Toscane en Espagne, et Galilée leur décrivit avec enthousiasme le potentiel d’un tel système. Tous les gens de mer confirmèrent que la détermination de la longitude était le problème le plus important pour la navigation hauturière, et que sa résolution fournirait un service d’une valeur inestimable (ce qui n’empêcherait pas de le faire payer). Venez à Gênes, lui dit en substance l’officier espagnol, vous y ferez une démonstration à mes collègues.