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Galilée prépara, comme toujours, cette réunion avec le plus grand sérieux. Elle ne devait pas être très différente de sa démonstration du télescope au Sénat vénitien. Un peu plus technique, ainsi qu’il l’admit devant Mazzoleni. Son artisan eut la prudence de ne pas souligner que les expériences que Galilée avait menées avec la boussole militaire n’avaient jamais étayé sa conviction selon laquelle un tel système de calcul pouvait rendre les gens plus intelligents qu’ils ne l’étaient en réalité. Quelque chose dans le visage de Mazzoleni dut néanmoins traduire cette pensée pour le maestro, puisque celui-ci décida qu’il faudrait faire deux modèles – dont l’un servirait surtout à rappeler aux gens comment le système de Jupiter fonctionnait, et ce que décrivaient les tables. Ils construisirent ainsi un objet que Galilée appela le « Jovilabe », qui ressemblait beaucoup à un astrolabe, dont l’utilité était depuis longtemps établie. Ce nouvel instrument, en cuivre, était fixé sur un solide et joli trépied : il maintenait un anneau plat, sur le bord duquel étaient gravés des degrés, relié par une armature élaborée à un disque plus petit qui se déplaçait à travers les signes du zodiaque et contenait des tables pour chacune des lunes de Jupiter.

C’était un objet magnifique, qui exposait tout ce que Galilée avait appris au cours de ses observations du système de Jupiter.

— Mais encore faudra-t-il que Jupiter et ses femmes soient observables, dit Mazzoleni. Depuis un vaisseau qui naviguerait en haute mer, en rebondissant sur de grosses vagues, en évitant les baleines, les boulets de canon ennemis, et Dieu sait quoi encore. Qui aura les mains libres pour procéder à l’observation ?

— Bien vu.

La solution de ce problème était tellement complexe que Galilée se rendit à Pise, dans son petit Arsenal, pour y recueillir les conseils techniques de ses anciens associés. Mais le plus gros de l’aide qu’il reçut en pratique fut finalement, comme si souvent dans le passé, fourni par l’ingénieux Mazzoleni. Ensemble, ils élaborèrent le dispositif le plus compliqué que Galilée eût jamais fait à ce jour, un objet qu’il nomma « Célatone ». Chaque fois que Mazzoleni le regardait, il ricanait. C’était un casque de bronze et de cuivre, auquel étaient attachés plusieurs télescopes, dont chacun pouvait pivoter sur des armatures afin de se retrouver devant les yeux de la personne qui portait le casque, et procurait une vision nette à diverses distances. On pouvait donc regarder ce qu’on voulait en tournant la tête, et garder les mains libres pour gouverner le navire ou faire autre chose.

Galilée montra cette merveille à la cour, à Florence, et l’un des vieux ennemis qu’il avait là, Giovanni de Médicis, fut tellement impressionné qu’il déclara que c’était une invention plus importante que le télescope même. Il affirma qu’elle pouvait être d’une aide cruciale dans les combats navals.

Ayant perfectionné ces nouveaux systèmes, Galilée se rendit à Gênes pour s’entretenir avec les officiels espagnols. Était-il ou non informé du fait que le pape Paul V s’efforçait alors, de plus en plus désespérément, de rester neutre dans la crise qui allait s’aggravant entre l’Espagne et la France ? Nul ne peut le dire. Il y avait des moments où Galilée ignorait délibérément les choses, et d’autres où il les oubliait, tout simplement.

La rencontre avec les officiels eut lieu dans la grande salle du palazzo génois que les Espagnols avaient loué. Sous les fenêtres au nord, là où la lumière était la meilleure, Galilée déroula les larges feuilles de parchemin sur lesquelles il avait dessiné quelques-uns de ses diagrammes caractéristiques, leurs cercles élégants à peine brouillés par des défauts de fonctionnement de sa plume-compas, leurs lignes convergentes bien droites, tracées à l’aide d’une règle ou d’un fil à plomb, la page entièrement couverte de son écriture bien nette, avec toutes ses abréviations incompréhensibles et ses majuscules. Les officiers espagnols se massèrent autour de la table.

— Le principe est très simple, commença Galilée, ce qui était toujours mauvais signe. Jusque-là, l’une des seules façons efficaces dont on disposait pour déterminer la longitude consistait à observer une éclipse de lune prédite dans un almanach. Dans la plupart des éphémérides, les heures des tables se règlent sur celle de Rome. On peut ensuite déterminer à quelle distance à l’est ou à l’ouest de Rome on se trouve en mesurant la différence de temps qu’il y a entre le moment où l’éclipse était prévue pour le ciel romain et celui où on l’observe à bord de son vaisseau en mer. La relation est claire, la méthode simple – mais malheureusement, les éclipses de lune sont assez rares. Et il n’est pas facile de déterminer la minute précise à laquelle une éclipse commence, ou quand elle a complètement cessé. Si bien que cette méthode théoriquement bonne se révèle difficilement applicable.

« Cependant, déclara-t-il triomphalement en levant le doigt, nous avons maintenant, grâce à la puissance d’un bon télescope que je peux fabriquer mieux que n’importe qui, une réalité nouvellement découverte qui comprend plusieurs éclipses toutes les nuits ! Il s’agit évidemment du passage des quatre lunes de Jupiter derrière leur grande planète, ou dans son ombre. Soit la planète elle-même, soit l’ombre qu’elle projette nous bouche la vue des lunes aussi nettement que quand on souffle une chandelle. Et ce moment peut être calculé à l’avance. C’est très simple si la lune passe derrière Jupiter. Et ça l’est presque autant si elle passe dans son ombre, car ladite ombre forme un cylindre qui s’étend toujours tout droit derrière elle, dans la direction opposée au soleil…

Les officiers espagnols commencèrent à échanger des regards ; et puis, ce qui était pire, à ne plus se regarder les uns les autres. Certains étudièrent les schémas de plus près, rapprochant leur visage du parchemin, comme s’ils espéraient surprendre dans les profondeurs de l’encre les secrets qui leur échappaient.

— Et qui procéderait à ces observations ? demanda l’un des hommes.

— N’importe quel officier libre de les effectuer, à l’aide du… Célatone ! répondit Galilée en indiquant le casque sophistiqué. En fait, tous ceux que vous avez déjà désignés comme responsables de la navigation pourraient porter ceci, et ils vous en seraient reconnaissants. Ils n’auraient qu’à consulter mon Jovilabe et mes éphémérides pour voir quand doit avoir lieu, une nuit donnée, l’éclipse de l’une ou l’autre des lunes joviennes, et observer Jupiter à peu près à ce moment. Notez l’instant précis où vous observez l’éclipse prévue, consultez les éphémérides et voyez quelle différence il y a entre le moment qui y est prédit et celui que vous avez noté. Entrez ce chiffre dans une simple équation, pour laquelle je peux vous fournir des tables complètes, et vous connaîtrez alors, à un degré de longitude près, votre position sur la Terre !

Son doigt était pointé vers le plafond dans sa si caractéristique attitude professorale. Mais, en parcourant la table du regard, il vit que les officiers espagnols le regardaient tous comme autant de haddocks sur un étal de poissonnerie, les yeux ronds, l’air consternés.

— Et si Jupiter n’est pas dans le ciel ?

— Alors ça ne marchera pas. Mais Jupiter est visible neuf mois sur douze.

— Et s’il y a des nuages ?