— Alors ça ne marchera pas.
Ils examinèrent les schémas, le Jovilabe, le drôle de Célatone hérissé de télescopes.
— Ça marche comment, déjà ?
Les Espagnols ne l’achetèrent pas. Galilée leur proposa même ses propres services, à deux mille couronnes par an – seulement deux fois ce que les Médicis le payaient –, mais ils ne marchèrent pas non plus. Ce qui n’était certainement pas plus mal, car il n’aurait pas supporté le voyage. En outre, le pape aurait été fort marri de voir ainsi compromis ses efforts de neutralité ; il aurait eu à répondre auprès des Français de la démarche de Galilée.
Il n’empêche : Galilée fut consterné. Il retomba malade. Il passa beaucoup de temps dans son jardin. Il reporta son intérêt sur autre chose. Il alla voir Sagredo, à Venise, festoya comme au bon vieux temps, s’enivra comme au bon vieux temps ; mais il était également plus vieux, et plus en colère. Et il buvait et mangeait plus qu’il n’en avait l’habitude, si tant est que ce fût possible.
L’une de ces saturnales dyspeptiques le rendit gravement malade. Quand il rentra chez lui, aidé par Sagredo, il sembla complètement bloqué, intérieurement. Puis il passa toute la journée suivante aux latrines, sa lamentant, en proie à ce que certains, chez lui, pensèrent être un empoisonnement alimentaire. Plus tard dans l’après-midi, il commença à pousser des hurlements de peur et de douleur. Sagredo, qui était resté dans les parages pour s’assurer que Galilée allait bien, courut aux latrines voir comment il se portait. Un moment s’écoula, au terme duquel il envoya un messager chercher Acquapendente. Lorsque le médecin arriva, Sagredo le conduisit aux latrines, et Galilée leur ronchonna dessus, étalé de tout son long sur le sol malodorant, les deux mains sur le bas-ventre.
— Je ne peux pas le croire. Il n’y a qu’à moi que ça pouvait arriver. J’avais une telle chiasse que je me suis fait un deuxième trou de balle…
Et ce n’était pas qu’une vieille blague. La partie inférieure de son intestin était bel et bien passée à travers son périnée, à mi-chemin entre l’anus et les testicules, presque jusqu’à la couche supérieure de la peau. Sagredo lui jeta un coup d’œil en biais et détourna le regard, la bouche étroitement pincée.
— On dirait que vous avez quatre couilles, maintenant, admit-il.
Acquapendente repoussa habilement l’intestin à sa place, à travers la paroi musculaire, et dans l’abdomen.
— Vous devrez rester allongé un jour ou deux, au moins.
— Un jour ou deux ! Je ne pourrai plus jamais me relever !
— Ne vous désespérez pas. Vous vous êtes déjà remis de bien pire.
— Vraiment ? Ai-je jamais guéri de quoi que ce soit, bon sang de bon Dieu ?
Ils finirent par le ramener chez lui sur un brancard, et après cela il dut faire très attention lorsqu’il allait aux latrines, avec beaucoup de rechutes de son état chaque fois qu’il avait des difficultés particulières pour déféquer. Après des semaines de souffrance et d’angoisse, il conçut et fabriqua un dispositif de contention mécanique afin de repousser ses entrailles vers le haut et de les retenir à l’intérieur – une espèce de suspensoir, ou plutôt une chose qui ressemblait aux ceintures de chasteté des femmes, ce dont naturellement tout le monde dans la maison se moqua, disant qu’il avait enfin trouvé une méthode pour réprimer ses pulsions sexuelles. Mais ils n’en parlaient que dans son dos, lorsqu’il était hors de portée de voix, parce qu’il n’avait aucun sens de l’humour à ce sujet. Il geignait dans toute la villa en boitant bien bas, généralement appuyé sur un bâton et incapable de s’asseoir ; il ne pouvait que se tenir debout ou s’allonger.
Il était dans cet état on ne peut plus irritable quand l’archiduc Léopold du Tyrol se rendit à la villa pour lui parler. Comme ce jour-là il faisait beau, Galilée ordonna qu’on prépare un festin et reçut l’archiduc sur la terrazza près de la maison. Galilée se tint debout aux côtés de l’archiduc, appuyé des deux mains sur son bâton. Léopold se montra plus doué que les Espagnols pour comprendre le Jovilabe, mais son duché n’avait aucun accès à la mer, et il n’avait pas besoin que son armée puisse déterminer une quelconque longitude. Il trouva aussi le Célatone intéressant – bien qu’en réalité, comme il le dit, pour les buts de guerre une lunette ordinaire fasse parfaitement l’affaire. Il fut néanmoins séduit et séduisant, le modèle même de ce que pouvait être un prince moderne, et Galilée fut encouragé par sa visite.
— Dieu bénisse Votre Magnificence, dit-il au moment du départ de l’archiduc. Je baise vos vêtements avec toute la révérence qui convient à Votre Compréhension.
Il fut à nouveau conforté par une gentille note que Léopold envoya par la suite, le remerciant pour le repas et lui demandant s’il n’avait pas envie de remonter un jour la vallée qui séparait le lac de Côme du Tyrol.
Malheureusement, ainsi que Galilée et le reste de la Toscane l’apprirent un mois ou deux seulement plus tard, le jour même où Léopold avait envoyé sa lettre d’invitation, des officiers protestants jetèrent deux officiels catholiques par la fenêtre d’une haute tour, à Prague. Cette défenestration était un signal : la guerre s’intensifiait d’un bout à l’autre du continent, l’Espagne et, en Allemagne, les Habsbourg se battant contre la France catholique et ses alliés protestants septentrionaux. Peu de gens savaient combien cela allait devenir sanglant, mais tout le monde vit immédiatement que c’était dangereux pour l’ensemble des individus concernés. Léopold du Tyrol, coincé au milieu de tout ça, avec des alliés chez chacun des belligérants, n’avait plus guère de temps à consacrer aux philosophes et à leurs idées.
À Bellosguardo, il était plus facile pour Galilée d’éviter sa malheureuse mère. Giulia habitait une petite maison qu’il louait pour elle en ville, juste au coin de l’endroit où ils habitaient quand il était petit garçon. Et sa mère ne fut jamais spécifiquement invitée à traverser le fleuve pour monter jusqu’à la nouvelle villa avec sa belle vue. Quand Galilée la voyait, par hasard, c’était comme si le temps n’avait pas passé. La rudesse avec laquelle elle avait traité ses enfants se reportait maintenant sur les propres enfants de Galilée, sans qu’elle remarque que les êtres avaient changé, de sorte qu’elle parlait à Galilée comme s’il était son mari et ses enfants les siens, chacune de ses paroles n’étant qu’un mélange infernal de reproches et d’insultes. Elle avait une curieuse façon d’infliger ses excoriations, comme si elle tenait une conversation ordinaire, comme si ce n’étaient en fait que des remarques neutres. Cela commençait à l’instant où il se retrouvait en sa présence et donnait à peu près ceci :
« Ah, te voilà. Je suis surprise de te voir ainsi au milieu de la journée, mais j’imagine que tu n’as rien de mieux à faire.
— Non.
— Tu as toujours été un garçon paresseux, et il est clair que tu n’as pas changé de toute ta vie.
— Désolé d’être fainéant au point de venir te voir, maman.
— Mais non. Écoute, à la porte du fond, il manque encore le gond du bas. Je ne sais pas pourquoi tu ne dis pas au concierge d’arranger ça, mais tu as toujours eu peur des gens, je ne comprends pas pourquoi, je ne vois vraiment pas pourquoi tu as toujours été lèche-cul à ce point. Pourquoi ne peux-tu te résoudre à l’affronter tout simplement ? »
Galilée avait depuis longtemps appris à ignorer ce genre de pique, mais devant ses domestiques un homme ne pouvait se permettre d’en encaisser trop, et il ripostait parfois aux agressions de sa mère, avec tout le ressentiment rentré du demi-siècle passé sous sa férule. Ce qui conduisait inévitablement à des disputes féroces, parce qu’elle ne cédait jamais. Ces combats ne lui apportaient à aucun moment la moindre satisfaction, parce que, bien qu’il puisse à présent gueuler plus fort qu’elle, il n’avait aucune chance d’en sortir avec l’impression d’être vertueux ou victorieux. Au bout du compte, la vieille gorgone avait toujours le dessus.