Ces jours-ci, les principaux reproches que sa mère avait à lui faire, en attendant les suivants, concernaient la façon dont il élevait ses trois enfants. Giulia désapprouvait sa liaison avec Marina, tout comme elle avait également désapprouvé que Galilée y mette fin.
« Et maintenant ? Tu vas en faire quoi de ces pauvres bâtardes ? demandait-elle, le foudroyant avec son œil de méduse. Personne ne voudra jamais les épouser, et quand bien même, tu ne pourrais pas payer leur dot !
— Eh bien, c’est parfait », marmonnait Galilée entre ses dents.
Il avait déployé des efforts surhumains pour faire entrer ses filles au couvent, ce qui devait régler à la fois leur problème et le sien, et paraissait, l’un dans l’autre, être la meilleure solution. Mais entrer au couvent avant l’âge de seize ans enfreignait la loi canonique. Et il fallait même attendre d’avoir treize ans pour devenir novice. Il n’était pas rare que des filles entrent au couvent avant l’âge réglementaire mais, sans surprise, la demande de dispense spéciale que Galilée avait faite lui avait été refusée, sûrement parce que le clergé de Florence avait détesté la façon dont il avait massacré Colombe.
Finalement, cependant, vint un jour où les filles furent assez grandes pour commencer leur noviciat. Entre-temps, Galilée leur avait trouvé des places dans un couvent de clarisses dont l’abbesse était la sœur de Belisario Vinta. Galilée avait encore de mauvais souvenirs de Vinta, mais celui-ci avait favorisé l’entrée de Galilée à la cour de Toscane. Aussi avaient-ils fini par se retrouver en termes amicaux. C’était donc un réel avantage que la sœur de cet homme fût en charge de ses filles, comme elle le prouva aussitôt en annulant la fête qu’elles étaient censées donner pour consacrer l’argent qu’elle aurait coûté à l’achat des habits de nonnes dont elles allaient avoir besoin, faisant ainsi économiser à Galilée une somme considérable.
Cela paraissait donc, à première vue, miraculeux, mais cela n’empêcha pas sa mère de le vilipender :
— Tu as condamné ces pauvres et douces créatures à une vie de labeur et de famine, déclara-t-elle, la lèvre supérieure retroussée, en agitant la main dans sa direction comme pour le gifler. Espèce de cochon sans cœur ! Tu ne vaux pas plus cher que ton père. Je ne sais pas pourquoi je devrais être surprise par tout ça, et pourtant je le suis.
Galilée lui tourna le dos, préférant voir le bon côté des choses. Les filles feraient des religieuses respectables et seraient casées pour la vie. Leur abbesse était une amie, et une alliée. Il lui faudrait environ une heure pour se rendre à pied, par-delà les collines, au couvent d’Arcetri, et autant à dos de mulet, ainsi que sa hernie l’y condamnait généralement ; ce qu’il pourrait faire au moins une fois par semaine. C’était une bonne chose. Elles seraient bien.
Il était vrai que l’ordre des pauvres clarisses n’avait pas usurpé son nom. L’intention déclarée de Claire, qui avait été l’élève de saint François d’Assise, était d’imiter François et de ne rien posséder sur Terre. C’était très bien pour elle, mais quand vous aviez trente femmes réunies dans une maison, censées être là pour faire la même chose, ce n’était pas pratique. Beaucoup de couvents de clarisses avaient été dotés en terre par les familles de leurs nonnes, mais pas San Matteo. Giulia brandit sous le nez de son fils une lettre que l’une des clarisses avait écrite à une autre fille de la région qui cherchait à y entrer, lettre qui avait réussi on ne sait comment à tomber entre ses mains crochues. Elle la tint devant lui et la lut à haute voix :
— « Nous portons de vils vêtements, allons toujours pieds nus, nous levons au milieu de la nuit, dormons sur de dures planches, jeûnons continuellement, et mangeons de la nourriture de carême, grossière et pauvre, et nous passons le plus clair de notre temps à réciter le Divin Office et en longues prières mentales. Toutes nos récréations, nos plaisirs et notre bonheur sont de servir, d’aimer et de complaire au bien-aimé Seigneur, tentant d’imiter ses saintes vertus, de nous mortifier et de nous avilir, de souffrir le mépris, la faim, la soif, la chaleur, le froid et d’autres brimades pour Son amour. » Ça a l’air génial, hein ? Quelle vie ! Pourquoi ne pas les tuer tout de suite, tant que tu y es ?
— Pourquoi ne pas m’arracher les yeux tout de suite, tant que tu y es ? rétorqua Galilée, la quittant sans un adieu.
Virginia comprenait les raisons de son père. C’était une bonne fille. Elle prit pour nom en religion celui de Maria Celeste, pour honorer les succès astronomiques de son père, et entra au couvent sans une plainte, en pleurant quelques heures seulement. Livia, d’un autre côté, avait trois ans de moins et n’en avait jamais fait qu’à sa tête ; elle avait hérité de la langue acérée de Marina et de la noirceur de Giulia. Lorsque le moment vint de s’installer à San Matteo, des servantes durent la maîtriser. Pour finir, elle fut emmenée au couvent dans une litière fermée, ficelée comme un cochon. Lâchée à San Matteo, elle se transforma en une boule au visage blanc, dans un coin de leur salle commune, tremblant comme un hérisson pris au piège. En regardant les pieds de Galilée, elle annonça avec dignité :
— Je ne te parlerai plus jamais.
Puis elle baissa la tête sur ses genoux, lui cachant son visage, et ne dit plus rien.
Elle tint parole au-delà de tout ce que Galilée aurait pu imaginer.
Virginia partie, la maison était beaucoup moins vivante ; Livia partie, elle fut moins tumultueuse. Vincenzio restait aussi terne qu’auparavant. Le moral de Galilée commença à chuter alors qu’il devenait clair pour lui que le Célatone serait un échec encore plus cuisant que la boussole en son temps. Personne ne voulut jamais en acheter le moindre exemplaire.
À nouveau, il tomba malade. Des mois s’écoulèrent, durant lesquels il ne quitta que rarement son lit, disant à peine un mot, comme si Livia lui avait jeté un sort. Salviati demanda à Acquapendente de venir de Padoue l’ausculter, afin de tenter d’établir un diagnostic. En vain.
— Votre ami est excessivement plein de toutes les humeurs, lui dit par la suite Acquapendente. Je l’ai un peu saigné, mais il n’aime pas ça, et de toute façon l’excès de sang n’est pas le problème. Il est de nouveau mélancolique, et quand un colérique devient mélancolique il tend à souffrir de mélancolie noire. Ces gens-là souffrent souvent grandement de peurs exagérées, et il me semble maintenant que Galilée est quasiment dans un état d’omninoïa.
— Le fait qu’il ait effectivement de véritables ennemis, qui cherchent à lui nuire, n’arrange probablement pas les choses, dit Salviati.
— En effet. Ça ne peut que le rendre plus anxieux.
De fait, il se publiait de plus en plus d’attaques contre Galilée. Il ne pouvait y répondre, et tout le monde le savait. Les jésuites ne cessaient de l’attaquer sur des questions d’astronomie. Le monde bruissait de rumeurs affirmant que Galilée y répondait violemment en privé ; et il était tout à fait vrai que ses amis les Lynx voulaient qu’il réagisse ainsi. Quand Galilée lisait leurs lettres d’encouragement, aussi bien intentionnées que remplies de mauvais conseils, il hurlait sur son lit. Il commença à boire de plus en plus. Quand il s’était suffisamment soûlé, il se mettait à délirer et à suer par tous les pores de sa peau.
« Ils veulent me brûler sur le bûcher, assurait-il aux gens avec un sérieux mortel, en les regardant dans les yeux. Ils veulent littéralement me brûler vif, comme Bruno l’hérétique. »