C’est ainsi que, lorsque trois comètes arrivèrent en même temps dans le ciel, semant au sein des affaires humaines une triple dose de l’atmosphère de malheur et de discorde qu’elles contenaient d’ordinaire, Galilée commença par se montrer irrité, puis, sembla-t-il, épouvanté. Il se réfugia dans son lit, refusant de répondre aux lettres qui abordaient ce sujet, ou de recevoir quelque visiteur que ce fût. Quand il était poussé dans ses retranchements, il racontait aux gens qu’il avait été tellement malade qu’il n’avait pu procéder aux observations du phénomène. Par bonheur, les comètes disparurent du ciel nocturne, et bien que les controverses continuassent à faire rage, avec notamment plusieurs attaques ouvertes ou voilées contre l’astronomie de Galilée, allant même jusqu’à mettre en cause sa connaissance des bases de l’optique, il refusait résolument de répondre.
— Ils ont décidé d’avoir ma peau, se plaignit-il auprès de la Piera et des autres serviteurs, balançant lettres et livres à travers la pièce. Il n’y a pas d’autre explication à des discussions aussi stupides ! Ils essaient de m’asticoter pour me pousser à m’exprimer et à écrire ces imbécillités, mais je ne suis pas dupe !
Un livre d’un certain père Grassi, un astronome jésuite, lui infligea une détresse particulièrement aiguë, car il l’accusait d’incompétence, de mendicité, d’inaptitude à comprendre les cieux, en même temps que d’enfreindre régulièrement l’interdiction de parler de Copernic. Il semblait certain que cela allait une fois de plus lancer sur lui les Chiens de Dieu.
Un jour, il craqua.
— Va me chercher Cartaphilus, dit-il à Giuseppe d’une voix râpeuse.
Quand le vieux serviteur arriva, Galilée referma la porte de sa chambre et prit le vieillard par le bras.
— Il faut que je retourne là-haut, dit-il.
Il avait perdu beaucoup de poids ; il avait les yeux injectés de sang, et ses cheveux gras pendaient par mèches collées sur son crâne.
— Je veux que tu me ramènes auprès d’Héra, tu comprends ?
— Maestro, vous savez que je ne peux plus, désormais, être sûr de qui sera à l’autre bout de la chose, l’avertit Cartaphilus à voix basse.
— Renvoie-moi là-haut quand même, ordonna Galilée en pinçant le bras du vieux comme un crabe. Quand je serai là-haut, Héra me retrouvera. Elle y arrive toujours.
— Je vais essayer, maestro. Ça prend toujours un petit peu de temps, vous le savez.
— Fais vite, cette fois. Vite.
Une nuit, peu après cela, Cartaphilus vint trouver Galilée dans sa chambre.
— Maestro, dit-il tout bas, tout est prêt pour vous.
— Quoi ?
— L’intricateur. Votre teletrasporta.
— Ah !
Galilée se leva. Une fois sur ses jambes, il avait l’air frêle et miteux. Cartaphilus l’encouragea à s’habiller, à se peigner.
— Il fait plus froid là-haut, vous vous souvenez. Vous allez sans nul doute rencontrer des étrangers.
Au bord du jardin, il avait fait placer un divan, avec des couvertures. À côté du divan, par terre, était posée une boîte en métal. On aurait dit de l’étain.
— Quoi, pas d’étranger ? Pas de télescope ?
— Non. C’est moi qui suis chargé de ce dispositif. Il n’a jamais été que votre coursier, votre guide. C’est lui qui est venu vous chercher. Mais maintenant, comme vous allez le découvrir, il s’est attiré des ennuis sur Callisto. Il semblerait que je doive vous envoyer à Aurore, qui a été chargée de cet intricateur. Elle a accepté de vous revoir.
— Bien.
— Je doute qu’Héra soit contente.
— Je m’en fiche.
— Je sais.
Cartaphilus le regarda.
— Je pense que vous avez besoin d’apprendre ce qu’Aurore a à vous enseigner. N’oubliez pas.
Et il tapota sur le côté de la boîte d’étain.
11
La Structure du Temps
L’imagination crée les événements.
11.1
Il se tenait debout près du fauteuil incliné où il avait reçu son enseignement, dans les hauteurs de Rhadamanthys Linea, la Venise d’Europe. Aurore était bel et bien là pour l’accueillir.
— Vous n’avez pas l’air bien, dit-elle en le regardant avec curiosité.
— Je vais bien, madame, merci, répondit Galilée. Je vous en prie, pouvons-nous continuer votre enseignement là où nous l’avons arrêté ? J’ai besoin de mieux comprendre comment marchent les choses afin de modifier ma vie et d’éviter une issue désastreuse. Vous avez dit, la dernière fois que nous nous sommes quittés, que je n’étais qu’au début de votre science. Qu’il existait une sorte de réconciliation apte à résoudre les paradoxes dans lesquels nous étions englués. Dans lesquels je suis englué.
Aurore sourit. Elle avait dans le regard la sorte de lueur que Galilée s’attendait à trouver chez une personne ainsi nommée, alors qu’elle était visiblement âgée.
— Il y a une réconciliation, confirma-t-elle. Mais elle exigera que vous alliez beaucoup plus loin que nous ne sommes allés la dernière fois. Comme je vous l’ai dit, cette session vous a fait parcourir quatre siècles. Pour arriver à la théorie de la variété de variétés, vous devrez parcourir mille années de plus. Et les progrès mathématiques se sont souvent accélérés, à cette époque. Il existe d’ailleurs un siècle que nous avons baptisé l’Accelerando.
— J’aime l’accelerando en musique, fit Galilée en s’installant dans le fauteuil d’enseignement. A-t-il été suivi par un ritardo ?
— En effet.
Elle eut un sourire pour le vieil homme, comme en aurait eu l’Aurore du mythe pour Tithonus.
— Ça fait peut-être partie de ce qui définit un accelerando.
Réconforté par son regard, attendant avec plaisir un nouveau survol en sa compagnie de l’avenir des mathématiques, Galilée dit, à leur surprise à tous deux :
— Je n’ai jamais connu de mathématicienne.
— Non, ça, j’imagine. La structure du pouvoir, à votre époque, n’était pas favorable aux femmes.
— La structure du pouvoir ?
— Le patriarcat. Un système de domination. Une structure de sentiment. Nous sommes des créatures culturelles, et ce que nous prenons pour des émotions spontanées et naturelles est en réalité formé par un système culturel qui évolue avec le temps. C’est ainsi que des mariages arrangés on passe à l’amour romantique, ou de la vengeance à la justice. Il y a évidemment des différences hormonales qui subsistent dans le cerveau, mais elles sont mineures. N’importe quel mélange hormonal peut donner quelqu’un de bon en maths. Tout le monde est mathématicien.
— Dans votre monde, peut-être, répondit Galilée en repensant avec un léger froncement de sourcil à certains de ses étudiants pour qui tout espoir était perdu. Mais je vous en prie, donnez-moi la préparation, et allons-y. Et je crois aussi que ça pourrait mieux se passer pour moi si vous pouviez aider la machine plus souvent que la dernière fois.
Aurore le regarda d’un air amusé à l’idée qu’il puisse s’imaginer qu’elle était à son service. Mais il avait trop faim de connaissance pour se montrer courtois, ce qu’elle sentit peut-être.