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— Je resterai attentive à ce qui se déroulera, dit-elle. Et si je sens que je peux vous aider, j’interviendrai.

Ses assistants apportèrent à Galilée le casque de fil métallique et la préparation alchimique.

Les êtres humains ne percevaient qu’une petite partie de la réalité. Ils n’étaient que des vers, bien au chaud dans la terre. Si Dieu ne les avait dotés de raison, ils n’auraient jamais connu, par leurs seuls sens, qu’une infime partie de tout ce qui existe, et encore.

Cela dit, les choses étant ce qu’elles étaient, grâce au travail cumulé de milliers de gens, l’humanité avait, lentement, péniblement, élaboré une image du cosmos qui allait au-delà de ce qu’elle pouvait voir. Ensuite, elle avait trouvé des moyens d’utiliser cette connaissance et de se déplacer dans le cosmos.

Galilée survola l’espace des idées comme à travers une mosaïque de nuages blancs, suivant pas à pas, au fil des siècles, la construction du monumental édifice des mathématiques. Il leur était reconnaissant de lui avoir administré l’accélérateur synaptique, parce qu’il avait besoin de comprendre rapidement ce que la machine lui disait et ce qu’Aurore ajoutait à son discours. Cet entendement exacerbé l’emmena à toute allure au-delà de la pensée telle qu’il y était accoutumé, dans un plus vaste royaume de compréhension, plein de sensations et de mouvements, une sorte de musique corporelle. Il ne se contentait pas de voir ou de chanter la musique, il la devenait. Les maths étaient son corps. Les mots, les symboles, les images, tout cela se formait au sein des énormes et vagues nuages qui se trouvaient à l’intérieur de lui, évoluant en une danse ininterrompue d’équations et de formules, d’opérations et d’algorithmes, se fondant tous ensemble en un chorus polyphonique permanent. Il chantait et il était chanté. Ce qui impliquait d’accepter certaines choses sur la base de la foi uniquement, en espérant que la façon dont il les interpréterait lui montrerait le chemin d’une compréhension future, plus solide, qui croîtrait et perdurerait.

Là, Aurore l’aida à élaguer pour s’en tenir à la ligne principale, le rassurant, lui disant qu’il s’y prenait comme ils l’avaient tous fait à un moment ou à un autre, en proie à toutes sortes de confusions lorsqu’il s’agissait de suivre une ligne distincte au milieu de tout cela.

— Personne ne peut tout savoir, dit-elle.

Galilée avait du mal à l’accepter, mais afin de continuer à voler il ignora le goût amer de son ignorance, de sa foi dans les choses qu’il n’avait pas maîtrisées. Il y avait actuellement des questions plus pressantes que sa compréhension de la totalité. Apparemment, personne ne pouvait y prétendre, sinon Dieu.

Aussi continua-t-il à voler, à travers les nouveaux champs et méthodes, les théories de jauge, la chromoélectrodynamique, la symétrie et la supersymétrie, la topologie multidimensionnelle, les variétés, et ainsi de suite, du plus petit au plus grand, du plus complexe au plus simple – et après une protraction étendue de son esprit il trouva la réconciliation, que l’on cherchait depuis longtemps, de la mécanique quantique et de la physique gravitationnelle. Ça n’arrivait que très tard dans l’Histoire, alors qu’ils plongeaient au plus profond des choses, prenant en considération des objets d’une taille si petite que Galilée s’émerveillait qu’on puisse seulement les connaître. Et pourtant, apparemment, c’était arrivé.

Tandis que les générations de scientifiques se succédaient, chaque étape de compréhension avait servi d’échafaudage sur lequel s’était dressé et érigé le niveau suivant. Pas une étape du parcours où la mécanique quantique ne se soit révélée à la fois juste et utile. Par exemple, l’un de ses aspects, le principe d’exclusion de Pauli, pouvait être combiné à la vitesse de la lumière pour établir des longueurs et des temps minimaux : et c’étaient là les vrais minima, parce qu’une division supplémentaire viendrait enfreindre soit la vitesse de la lumière, soit le principe d’exclusion. La largeur minimale établie par ce principe se révéla être de 10-34 mètre. En voyageant à la vitesse de la lumière, un photon franchissait cette distance en 10-43 seconde – la seconde étant l’équivalent d’une pulsation, que Galilée mesurait comme la vitesse à laquelle son cœur battait quand il était calme. En d’autres termes, l’unité minimale de temps faisait à peu près un milliardième de milliardième de milliardième de battement de cœur. C’était très bref ! En vérité, l’univers était d’une extrême finesse. Rien que d’y penser, Galilée en avait des frissons. Il était stupéfiant de sentir en lui cette finesse de grain, la dense texture du plénum étincelant – et de sentir aussi, dans cette densité, le sens artistique de Dieu. Sa méticulosité – sa pulitezza. Son amour des maths.

Il poursuivait son vol, s’efforçant de suivre Aurore, qui allait de l’avant comme si les unités minimales n’étaient pas stupéfiantes, d’une petitesse inimaginable. Elle s’était faite à leur idée et abordait maintenant cette question : comment les physiciens avaient intégré la notion selon laquelle tout l’espace et le temps pouvaient être créés par la vibration d’objets de la taille et de la durée minimales absolues. Leurs machines d’expérimentation les plus puissantes devraient être 1020 fois plus puissantes qu’elles ne l’étaient pour pouvoir étudier ces particules ou ces événements minimaux ; en d’autres termes, un anneau d’accélérateur assez grand pour créer les énergies requises devrait avoir un périmètre de la taille de la galaxie. Les particules qu’ils cherchaient étaient si petites que si l’une d’elles avait été agrandie à la taille de la Terre le noyau d’un atome, pour rester proportionnel, aurait dû faire dix fois la taille de l’univers.

Cette idée fit rire Galilée.

— Alors, c’est la fin de la physique, dit-il.

Car cela signifiait qu’un abîme stupéfiant séparait l’humanité de la réalité fondamentale permettant d’expliquer les choses à plus grande échelle. Ils ne pouvaient franchir cet abîme. La physique était dans une impasse.

Et de fait, pendant longtemps, la physique et la cosmologie mathématiques ricochèrent à la surface du problème sans paraître avancer, alors que les physiciens s’efforçaient de concocter des échafaudages qu’ils pourraient jeter tout du long à travers l’abîme d’un seul jet – dont la nature même les amènerait à poser des questions.

— Dans une certaine mesure, nous en sommes toujours là, dit Aurore. Mais une mathématicienne appelée Bao a jeté un pont qui semble avoir tenu, et nous a permis d’établir de nouvelles fondations. Allons-y maintenant.

Galilée vit qu’avant l’époque de Bao, qui marquait précisément le début de la période qu’on nommerait plus tard l’Accelerando, le but des physiciens était de tout expliquer. Il reconnaissait cela ; c’était la reductio ad absurdum de la science : tout savoir. Le désir non dit de cette pulsion était l’espoir que, sachant tout, l’humanité saurait aussi quoi faire. Le sentiment d’avoir un grand vide là où elle aurait dû avoir un but se trouverait peut-être ainsi comblé.

Mais vouloir tout savoir était trop en demander.

— Ils veulent être comme Dieu ! dit Galilée.

— Peut-être Dieu n’est-il qu’une prolepse, avança Aurore. Notre image de ce que nous pourrions être, imaginée en contemplant notre avenir.

— Ce qui en ferait une analepse, non ?

Elle eut un rire.

— Vous aimez les paradoxes, dit-elle, mais celui-ci n’est évidemment, encore une fois, qu’une suite d’intrications. Nous sommes extensifs dans le temps. Continuez votre survol et vous verrez.