— Je croyais que vous aviez dit que la quatrième dimension, c’était le temps…, dit Galilée.
— Non. Pour commencer, ce que nous appelons le temps se révèle être non pas une dimension mais une variété, un vecteur composé de trois dimensions différentes. Mais mettez ça de côté pendant un instant et finissons-en avec la variété spatiale. La quatrième dimension, nous l’appelons encore la matière noire, en hommage à la première intuition que nous en avons eue.
— Quatre, répéta Galilée.
— Oui. Et la dimension numéro cinq contrebalance, d’une certaine façon, l’action de la quatrième, dans la mesure où il s’agit de l’expansion en accélération de l’espace-temps que nous percevons. Des aspects de cette dimension ont été appelés l’énergie noire.
— Alors ces dimensions passent les unes à travers les autres ?
— Diriez-vous que la longueur, la largeur et l’épaisseur passent les unes au travers des autres ?
— Je ne sais pas. Peut-être.
— Peut-être qu’ainsi formulée cette question n’a pas de réponse. À moins que la réponse ne soit tout simplement oui. La réalité est constituée de toutes les dimensions, ou variétés, composées ou coexistant dans le même univers.
— Très bien.
— Maintenant, venons-en au temps. Mystérieux depuis le début, il semble, pour l’essentiel, absent de notre perception mais néanmoins crucial. Le passé, le présent et l’avenir sont les aspects du temps dont on parle communément, tel que perçu par nous. Mais, de même que d’autres phénomènes, il ne s’agit là que du résultat de diverses impressions sensorielles compilées par le fait que nous existons dans trois dimensions temporelles différentes, qui constituent, ensemble, la variété ; de la même façon que notre impression de l’espace est une variété. Les trois dimensions temporelles ont un impact sur nous alors que nous avons surtout une très forte impression d’aller vers l’avant, dans une variété donnée, si bien que nous ne pouvons nous rappeler que le passé, et seulement anticiper l’avenir, les deux demeurant inaccessibles à nos sens. Lesquels sens sont bloqués dans le présent, qui paraît se déplacer dans une seule direction – vers l’avenir, qui n’existe pas encore, laissant le passé en arrière, qui n’existe que dans la mémoire, mais pas en réalité.
« Mais ce moment présent : quelle est sa durée, en quoi consiste-t-il ? Comment peut-il être aussi bref qu’un unique intervalle de Planck, 10-43 seconde, alors que même le plus bref des phénomènes dont nous avons conscience prend beaucoup plus longtemps à se produire que le minima théorique ? Que peut être le présent ? S’agit-il d’une succession ou d’une poignée d’intervalles de Planck ? Est-il seulement réel ?
— Dieu seul le sait, répondit Galilée. Je le compte en battements de cœur. Le battement du moment est mon présent, je dirais.
— C’est une longue durée, en réalité. Eh bien, regardez les équations temporelles de Bao, et vous verrez à quel point tout ce que nous ressentons comme étant le présent – pour vous le temps d’un battement de cœur – s’explique avec clarté.
Ils volèrent dans une chose qui ressemblait à une cathédrale, ou un immense flocon de neige, fait de nombres et de figures s’entrecroisant : une dentelle d’équations, dont les détails échappaient maintenant complètement à Galilée. Il essaya de se cramponner aux formes architecturales qu’elles constituaient, mais il n’arrivait plus à les calculer.
— Les équations de Bao postulent une variété temporelle constituée de trois dimensions, de sorte que ce que nous percevons comme étant le passage du temps, ce que nous appelons le temps, est un composé constitué d’un vecteur fait des trois temporalités. Nous pouvons le voir ici, dans ce qui ressemble à l’un des diagrammes par lesquels Feynmann représente les particules élémentaires. En vérité, nous pouvons voler dans le diagramme, vous voyez ? La première temporalité se déplace très vite – à la vitesse de la lumière, en fait. Ça explique la vitesse de la lumière, qui est simplement le facteur de mouvement dans cette dimension, si vous la considérez comme un espace. Et donc nous appelons ce temps le temps de la vitesse de la lumière, ou le temps c, selon l’ancienne notation de la vitesse de la lumière.
— C’est quelle vitesse, déjà ?
— Trois cent mille kilomètres à la seconde.
— C’est rapide.
— Oui. Cette composante du temps est rapide. Le temps file ! La seconde dimension temporelle est comparativement très lente. Tellement lente que la plupart des phénomènes y paraissent suspendus, presque comme si c’était la grille absolue de l’espace newtonien – je veux dire galiléen. Nous appelons ce temps-ci le temps latéral ou éternel, autrement dit le temps e. Et nous avons découvert qu’il vibrait lentement, d’avant en arrière, comme si l’univers lui-même était une unique ficelle ou une bille, qui vibrait ou respirait. Un changement systolique diastolique accompagne cette vibration, mais celle-ci a une interaction faible avec nous, et son amplitude semble être limitée.
— Tout reste entre les mains de Dieu, dit Galilée, repensant à une prière qu’il avait jadis apprise, enfant, alors qu’il effectuait un court séjour au petit séminaire.
— Oui. Bien que ce soit encore une temporalité, une espèce de temps dans lequel nous évoluons. Nous vibrons d’avant en arrière dans ce temps.
— Je crois que je comprends.
— Et enfin, poursuivit-elle, la troisième dimension temporelle, nous l’appelons antichronos parce qu’elle se déplace dans le sens inverse du temps c, tout en interagissant avec le temps e. Les trois temporalités coulent les unes à travers les autres et entrent en résonance, de même qu’elles puisent selon des vibrations qui leur sont propres. Nous expérimentons donc les trois comme étant une seule, comme une sorte de vecteur fluctuant, avec des effets de résonance, quand les pulsations des trois se superposent de différentes façons. Ensemble, toutes ces actions créent le temps perçu par la conscience humaine. Le présent est un schéma d’interférence à trois directions.
— Comme des éclats de soleil sur l’eau. Il y en a beaucoup en même temps, ou presque en même temps.
— Oui. Des moments potentiels qui prennent vie en un clin d’œil quand trois ondes forment un pic. La nature vectorielle de la variété explique nombre des effets temporels que nous observons, comme l’entropie, l’action à distance, les ondes temporelles avec leurs effets de résonance et d’interférence, et évidemment l’intrication quantique et la bilocalisation, que vous expérimentez vous-même, grâce à la technologie développée pour se déplacer de façon épileptique. Pour parler de ce que nous ressentons, les fluctuations de cette variété expliquent aussi la plupart de nos rêves, ainsi que des sensations moins communes que nous appelons mémoire involontaire, prescience, déjà-vu, presque-vu, jamais-vu, nostalgie, précognition, Rückgriffe, Schwanung, retour en arrière, union mystique avec l’Éternel ou l’Unique, et ainsi de suite.
— J’ai éprouvé tant de ces choses, fit Galilée, ballotté alors qu’il survolait plusieurs souvenirs de son temps perdu, ses temps secrets. Pendant les heures sans sommeil de la nuit, allongé dans mon lit, j’éprouve souvent ces phénomènes.
— Oui, et parfois dans la pleine lumière du jour aussi ! La complexité de la variété explique notre perception de la nature à la fois transitoire et permanente de toute chose, cette sensation d’être et de devenir. Ces phénomènes expliquent ce sentiment paradoxal, que j’ai souvent éprouvé, que n’importe quel moment de mon passé s’est produit il y a très peu de temps, tout en étant séparé de moi par un immense abîme de temps. Les deux sont vrais ;ce sont des perceptions subconscientes d’un temps e et d’un temps c séparés en lamelles.