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— Et l’impression d’éternité qui nous frappe parfois ? Lorsqu’on sonne comme une cloche ?

— C’est probablement une perception, puissamment isolée, de temps e, qui vibre en effet comme une cloche. Et puis, d’une façon différente, l’impression de dissolution inexorable ou de rupture que nous appelons parfois l’entropie, et aussi le sentiment appelé nostalgie, tout cela résulte de perceptions d’antichronos qui traversent à l’envers le temps c et le temps e. De fait, les travaux de Bao conduisent à une description mathématique de l’entropie comme une sorte de friction entre l’antichronos et le temps c se frottant l’un à la peau de l’autre, si l’on peut dire. Une interaction.

— Les choses s’érodent, acquiesça Galilée. Nos corps. Nos vies.

— C’est dû au fait d’habiter une variété constituée de trois mouvements différents.

— C’est difficile à se le représenter.

— Naturellement. Nous appréhendons principalement le temps comme un vecteur unifié, à peu près comme nous appréhendons l’espace comme un plénum. On n’appréhende généralement pas le plénum en termes de longueur, de largeur et de hauteur, on se contente d’expérimenter l’espace. Le temps est une trinité, mais entière.

— Comme les marées dans l’embouchure d’un fleuve, risqua Galilée.

Une fois, quand il était garçonnet, il avait observé les algues charriées dans un sens puis dans l’autre. Et au moment du changement de marée :

— Parfois, il y a un courant dans les deux sens, et le choc de l’interférence peut être soit marqué, soit subtil. Mais il y a toujours de l’eau.

— Il y a des schémas d’interférence, oui. Certains évoquent à ce propos le métier à tisser de Pénélope, faisant allusion à la manière dont nous avons tous notre place dans la tapisserie en cours d’élaboration, et comment, maintenant, les analeptes font des bonds en arrière et re-brodent certaines parties. De toute façon, le temps n’est pas laminaire. Il varie et coule, s’interrompt et produit des tourbillons, s’exsude et résonne.

— Et vous avez appris à voyager sur ces courants.

— Oui, un petit peu. Nous avons appris à former une charge afin de créer un tourbillon d’antichronos, et à pousser quelque chose dedans, et quand le tourbillon entre à nouveau en contact avec le temps c, une potentialité complémentaire est créée. Cela suffisait pour effectuer une sorte de voyage dans le temps limité. Nous pouvions effectuer des analepses à certaines intrications de résonance dans la variété. Mais le premier saut en arrière dans le temps produit par l’instrument de transfèrement exigeait d’immenses dépenses d’énergie. Les énergies requises étaient si énormes que nous ne pouvions déplacer que quelques intricateur pour bilocaliser des potentialités passées. Pour chaque intricateur envoyé dans le passé, des trous noirs aspiraient de vastes fractions du gaz des géantes gazeuses extérieures. Après cela, ils étaient en place et pouvaient être utilisés comme portails pour des intrications de conscience. Ces intrications exigent des énergies beaucoup plus faibles, étant une sorte de champ de rêve induit ou potentiel. Les intrications créent un temps potentiel complémentaire avec chaque analepse et prolepse, et pour cette raison et d’autres, le processus entier est resté controversé pendant tout le temps où il a été activement mis en œuvre. Déplacer dix ou douze intricateurs a exigé le sacrifice complet des deux géantes gazeuses les plus extérieures. On s’est dit que cela suffisait, ou que c’était trop. En réalité, c’était plutôt une technologie du siècle dernier : les analeptes retournaient alors souvent en arrière, et se battaient pour leur changement, comme Ganymède l’a fait, plus que n’importe qui d’autre. Tout cela a été reconsidéré depuis. Tout le monde ne s’accorde pas à penser que c’était une bonne idée.

— J’imagine que non, dit Galilée. Pourquoi l’ont-ils fait, au départ ?

— Certains voulaient rétrojecter la science de façon analeptique plus tôt qu’elle n’était apparue naturellement, dans l’espoir de rendre l’histoire humaine un peu moins sinistre.

— À quoi bon, maintenant que vous êtes là ?

— Les années intermédiaires ont été plus terribles que vous ne l’imaginez. Et nous ne sommes pas seulement ici ; nous sommes là-bas aussi. Vous ne comprenez pas vraiment ce que je vous ai dit. Nous sommes tous connectés et vivants dans la variété de variétés.

Galilée haussa les épaules.

— Les choses paraissent toujours se produire les unes à la suite des autres.

Elle secoua la tête.

— De toute façon, ce que vous voyez ici est une humanité traumatisée, meurtrie. On a cru, pendant un moment, que le fait de retravailler le passé pouvait y remédier. Une espèce de rédemption.

— Je vois… Enfin, je crois. Mais, à propos de ce que vous m’avez enseigné… ça ne fait que huit dimensions, si j’ai bien suivi. Cinq spatiales, trois temporelles.

— Oui.

— Et les deux autres ?

— L’une est une micro-dimension véritablement impliquée à l’intérieur de tout le reste. Chaque minima contient un univers dans cette dimension. Et puis ceux-ci, et les nôtres aussi, existent à l’intérieur de ce qu’on pourrait appeler une macro-variété. Cette macro-variété contient une multiplicité d’univers – une espèce d’hyperespace de potentialités, bien au-delà de ce que l’être humain peut percevoir, même s’il peut le comprendre en observant les hautes énergies cosmiques et la radiation de fond. On dit que dans cette variété il y a autant d’univers existants ou potentiels qu’il y a d’atomes dans l’univers concerné. Certains parlent même d’un ordre de grandeur d’une plus grande amplitude que ça, du genre dix à la puissance trois mille.

— Ça fait beaucoup, dit Galilée.

— Oui, mais ce n’est pas encore l’infini.

Galilée soupira. Il s’aperçut qu’ils avaient arrêté de voler et se trouvaient dans une pièce de la taille d’une salle de conférence de Padoue.

Aurore pouvait tendre le doigt vers un mur et faire comme si elle écrivait pour que des équations apparaissent sur le mur qui leur faisait face. Elle l’accompagna le long des mathématiques mises en œuvre par la dixième dimension, la variété de variétés ;et Galilée, tout en s’efforçant de la suivre, fut réconforté par l’idée que le travail d’Aurore était encore une espèce de géométrie spatiale, avec des choses mises en relation et dotées de proportions, exactement comme toujours. C’était peut-être pour son bénéfice, mais tout coïncidait. Tout pouvait être expliqué : les paradoxes bizarres de la mécanique quantique, l’étrange tourbillonnement de l’univers issu d’un seul point qui n’avait jamais été nulle part. Toutes les lois de la nature, toutes les forces et les particules, toutes les constantes et les diverses manifestations du temps, de l’être et du devenir, leur voyage suprachronologique à travers le temps, la bizarre réalité géante de l’intrication universelle, tout cela s’expliquait. C’était un tout, un univers frémissant, et Dieu était bel et bien mathématicien – un mathématicien d’une complexité, d’une subtilité et d’une élégance tellement surprenantes que la simple expérience de Le contempler était inhumaine, au-delà de tout ce que pouvait englober la perception humaine.