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L’un des acolytes alluma une lanterne suspendue aux poutres, au-dessus de leurs têtes, et la lanterne se balança légèrement au bout de sa chaîne. Aller, retour, aller, retour. En la regardant attentivement, Galilée eut l’impression que quel que soit l’arc, grand ou petit, décrit par la lanterne elle mettait le même temps pour le parcourir. Et alors que l’amplitude des oscillations diminuait, elles semblaient aussi ralentir. Galilée posa son pouce droit sur son poignet gauche et compta ses pulsations pour voir. Oui ;quelle que soit la longueur de l’arc, la lanterne mettait le même temps pour le décrire.

C’était intéressant. Il y eut là-dedans comme un petit ping qui lui fit oublier tout le reste.

Il était dans l’espace et il volait à quelque distance de la balle sombre, rayée, qui était la face plongée dans la nuit de Jupiter. Il frémit, complètement désorienté.

Apparemment, Héra avait étudié sa console. Observant ses pensées.

— Vous savez ce qui arrive à un garçon qui voit son père se faire en permanence injurier par sa mère ? demanda-t-elle.

Galilée ne put s’empêcher de rire.

— Oui, je crois.

— Je ne vous demande pas si vous avez connu ça. Il est évident que c’est le cas. Je veux dire, vous êtes-vous jamais demandé ce que ça avait pu vous faire ? Quel impact cela avait eu sur vos relations ultérieures ?

— Je ne sais pas.

Galilée tourna la tête pour ne plus la voir. Le casque pesait sur son crâne, et le picotait en plusieurs endroits.

— Qui peut le dire ? Ce que je sais, c’est que je n’ai jamais aimé ma mère. Elle était méchante avec nous tous.

— Ce n’est pas sans conséquences, évidemment. Dans une société patriarcale, une femme qui domine un homme n’est pas quelque chose de naturel. Au mieux, c’est une blague. Au pire, un crime. Ainsi, vous détestiez et craigniez votre mère, en même temps que vous n’aviez plus de respect pour votre père. Vous vous êtes juré que ça ne vous arriverait jamais. Il se pourrait même que vous ayez cherché à vous venger. Tout le reste de votre vie s’en est trouvé affecté. Vous étiez déterminé à être plus fort que tout le monde. À éviter les femmes, voire même à leur faire du mal si vous le pouviez.

— J’ai eu beaucoup de femmes.

— Vous voulez dire que vous avez eu des relations sexuelles avec des tas de femmes. Ce n’est pas de ça que je vous parle. Le sexe peut être considéré comme un acte d’hostilité. Avec combien de femmes avez-vous eu des relations sexuelles ?

— Deux cent quarante-huit.

— Grâce à quoi vous pensiez avoir des relations hétérosexuelles sans entraves. C’était un comportement habituel, facile à constater et à comprendre. Mais la psychologie de votre époque était encore plus primitive que votre physique. Les tempéraments, les quatre humeurs…

— Qui sont évidentes, objecta Galilée. Il n’y a qu’à regarder les gens.

— En effet. Vous étiez souvent mélancolique ?

— Je ressentais avec intensité toute la gamme des humeurs. Parfois trop intensément. L’équilibre ballottait, selon les circonstances. Avec pour résultat que je dormais souvent mal. Parfois pas du tout. Le manque de sommeil était mon principal problème.

— Et vous étiez parfois mélancolique.

— Oui, parfois. Une mélancolie noire. J’ai une grande force vitale, et il m’arrive de produire trop d’humeurs, dont une partie se consume et remonte vers le cerveau sous forme de vapeur, au lieu de rester à l’état liquide, comme il se devrait. Ces catarrhes mènent à des états d’âme anormaux. Surtout la bile noire brûlée, c’est le catarrhe qui mène à une tristesse mélancolique.

— Oui.

Elle le regarda.

— Mais ça n’a rien à voir avec votre mère.

— Non.

— Rien à voir avec votre peur des femmes.

— Pas du tout ! J’adorais les femmes !

— Vous aviez des relations sexuelles avec les femmes. Ce n’est pas la même chose.

— Il y a eu Marina, dit Galilée, puis, en hésitant : J’aimais Marina. Au début, en tout cas.

— Voyons un peu ça. Voyons comment ça a commencé et comment ça a fini.

— Non…

Elle effleura le casque.

Il se trouvait au palazzo de Sagredo, sur le Grand Canal, attendant que les filles de la fête se montrent. Sagredo en invitait toujours. Galilée aimait toutes les sortes de filles. Leur variété était devenue une chose après laquelle il courait – le fait que telle fût grande ou petite, blonde ou brune, délurée ou réservée… mais surtout juste différente. Et comme la différence était ce qu’il avait, la différence était ce qu’il aimait ; parce que, en matière de sexe, les gens apprenaient à aimer ce qu’ils avaient. Il en gardait le compte dans sa tête et se les rappelait toutes. Il y avait tellement de sortes de beauté. Et maintenant, il écoutait Valerio jouer du luth, le ventre plein du vin et de la nourriture du festin offert par Sagredo, et il attendait de voir ce que le monde lui apporterait.

Sous l’arche de la porte principale passa une fille aux cheveux noirs. Dès les premières secondes de son apparition, à la lumière des chandelles, Galilée fut comme envoûté.

Elle ne le remarqua pas tout de suite. Elle riait d’une chose que l’une des autres filles lui avait dite.

Ce que Galilée cherchait dans la compagnie des femmes, au-delà de la pure différence, était une sorte de vivacité. Il aimait rire. Certaines d’entres elles se montraient particulièrement gaies pendant l’acte sexuel. Elles en faisaient une sorte de jeu d’enfant, une danse entre amis, qui les faisait autant rire que jouir – l’acte avait quelque chose de fougueux, qui faisait valser la poussière dans le sang, étinceler les lanternes, resplendir les dorures et briller le monde entier comme s’il était mouillé.

La fille qu’il venait d’apercevoir lui faisait cette impression. Elle avait cette étincelle. Ses traits n’étaient pas réguliers, elle avait les cheveux noir aile de corbeau et la silhouette classique des Vénitiennes, nourries au poisson et au luxe, les jambes longues et fortes. Elle riait avec son amie alors que Galilée traversait la pièce pour s’approcher d’elle. Elle avait des sourcils épais qui se rencontraient presque au-dessus du nez. Ses yeux étaient d’un marron chaud, étoilé de lignes radiales, noires, comme des pierres. Une grâce féline, l’esprit enjoué, et aussi les épaules larges, un beau cou et de jolies clavicules, de beaux seins, une peau mate, parfaite, des bras forts. Ses mouvements étaient fluides, elle traversait la pièce en dansant.

Il entra dans son orbite, évoluant parmi certaines de ses amies qu’il avait rencontrées lors de fêtes précédentes. Il était prêt et attendait leurs plaisanteries sur le professeur dingue. Alors qu’il lançait ses saillies sur ses amies, elle vit le regard qu’il lui portait et sourit. Puis elle inversa le cours de son mouvement dans la pièce, et se retrouva rapidement auprès de lui, où ils purent parler, leur conversation couverte par le brouhaha général. Marina Gamba, dit-elle. Fille d’un marchand qui travaillait sur le Riva de’ Sette Martiri. Un marchand de poissons, se dit Galilée. Elle avait moult frères et sœurs, et ne s’entendait pas avec sa mère, de sorte qu’elle vivait avec des cousins près de chez ses parents, sur la Calle Pedrocchi, et aimait passer les soirées dehors. Galilée connaissait bien le genre – marchande de poissons au marché le jour, fille de joie la nuit. Sans doute illettrée, peut-être même incapable de faire une addition ; même s’il n’était pas impossible qu’elle ait appris à les faire, étant donné qu’elle donnait un coup de main au marché. Mais elle avait un regard en coulisse, à la fois timide et rusé, qui suggérait un esprit acéré quoique dénué de méchanceté. Parfait. Il la voulait.