Le temps que la fête remonte vers l’altana du palazzo, elle était derrière lui et le poussait dans l’escalier avec des petits coups familiers sur les fesses. Puis, à un tournant de l’escalier, comme ils se trouvaient au niveau d’une longue embrasure de fenêtre surplombant le canal, il recula et l’attira vers lui. Ils se heurtèrent en une étreinte rapide, frénétique. Elle avait toute la hardiesse désirable, et ils n’arrivèrent jamais en haut des marches, suivant en pointillés la longue galerie qui donnait sur le Grand Canal, au deuxième étage, se faufilant vers un canapé plus ou moins privé, tout au bout, un canapé que Galilée connaissait bien pour l’avoir déjà utilisé dans des circonstances similaires. Et peut-être elle aussi. Là, ils purent s’allonger tous les deux, s’embrasser, se caresser sous leurs vêtements, qui s’écartaient ou tombaient fort commodément. Le canapé n’était pas tout à fait assez long, mais on pouvait lancer les coussins dans le coin, derrière, ce qu’ils firent, et ils roulèrent dessus en s’entremêlant sauvagement. Elle excellait dans cet art, et riait de voir pétiller dans ses yeux une lueur farouche.
Ainsi, tout était bien et mieux que bien. Elle était à califourchon sur ses genoux, nue et en transe, lorsque, en se vautrant sur l’un des énormes coussins de Sagredo, il rencontra l’une des nombreuses créatures de la maison – quelque chose de petit et de velu, avec des dents comme des aiguilles, qu’il avait arraché à son sommeil et qui lui mordit l’oreille gauche ; il rugit le plus doucement possible et essaya d’arracher la chose sans perdre son oreille ni le rythme auquel il faisait l’amour à Marina, laquelle lui semblait avoir fermé les yeux sur sa détresse pour se concentrer sur son plaisir, visiblement dans son accelerando final. Du coin de l’œil gauche, Galilée s’efforçait en vain de distinguer le genre de créature dont il s’agissait au juste – peut-être une belette, un renard ou un bébé hérisson. Par chance il ne semblait pas s’agir d’un rat, mais de toute façon peu lui importait. Il tourna la tête et enfouit la créature entre les seins de Marina, qui se soulevaient et retombaient d’une façon si théâtrale qu’il espérait que la bête s’y intéresserait suffisamment pour y transférer l’étau de ses dents. Sentant la créature, Marina ouvrit les yeux et jappa, puis se mit à rire et chercha à lui flanquer une claque mais atteignit à la place Galilée au visage. Il lui attrapa un sein et la tira vers lui, pendant que de l’autre main il empoignait le corps de la bestiole en train de se convulser. Tous les trois roulèrent à bas des coussins sur le sol, mais Marina ne perdit pas le rythme et redoubla même d’ardeur. Ils jouirent ensemble, au sein de cet instant sauvage durant lequel Galilée hurla :
— Giovan ! Cesco ! Venez me sauver de votre maudite ménagerie !
Il tenta de se détacher de l’animal en l’attrapant par le museau. Sous cette emprise, la bête se contorsionna pour se libérer et disparut instantanément ; et les deux amants restèrent là, dans les dernières lueurs sanglantes de leur étreinte.
— Giovanni ! Francesco ! Laissez tomber !
Ils restèrent allongés sur le sol. D’un coup de langue rapide, elle lécha le sang qui coulait sur le cou de Galilée. Elle le taquina, lui rappela le surnom dont elles l’affublaient toutes, « le professeur fou », et puis, quand ils recommencèrent à faire l’amour, elle ajouta une blague sur le fait qu’il pourrait utiliser sa boussole militaire pour calculer les angles les plus agréables que leurs corps pourraient former ensemble, ce qui le fit hurler de rire.
— Eh bien, pourquoi pas ? ajouta-t-elle en riant. On dit que tu en as fait une machine si compliquée qu’elle peut tout calculer. Trop de choses.
— Comment ça, trop de choses ? Que veux-tu dire ?
— C’est ce qu’on dit, que tu l’as engraissée, comme ton gros ventre, là. Du coup, plus personne n’y comprend rien…
— Quoi ?!
— C’est ce qu’on dit ! Que personne n’arrive jamais à la comprendre, qu’il faut suivre un cours pendant un an à l’université pour apprendre à s’en servir, et que même après on n’y comprend toujours rien…
— C’est un mensonge ! Qui raconte ces fadaises ?
— Tout le monde, bien sûr. On dit que c’est tellement compliqué que sur un champ de bataille on aurait plus vite fait de calculer une distance en la parcourant à pied plutôt qu’à l’aide de ton truc. On dit que pour l’utiliser il faut être plus intelligent que Galilée lui-même, et que donc, ça ne sert absolument à rien !
Et elle hurla de rire en voyant son expression, qui combinait consternation et fierté.
— Absurde, protesta Galilée même s’il trouvait plaisante l’idée que les gens disent de lui qu’il était trop intelligent pour quelque chose, même si c’était pour faire preuve de bon sens.
Il était aussi charmé par son insolence que par la connaissance qu’elle avait de lui et de ses affaires. Sans parler de ses seins et de ses dehors souriants.
Aussi firent-il l’amour en riant, la plus belle combinaison d’émotions qui soit. Tout cela sans s’être concertés : juste en riant. Ça se passait comme ça, avec un certain type de Vénitiennes.
À un moment donné, alors qu’il l’embrassait dans l’oreille, Galilée se dit : C’est le numéro deux cent quarante-huit, si je n’ai pas perdu le compte. Peut-être que c’est un bon numéro pour s’arrêter…
L’aube les trouva allongés dans l’embrasure de la fenêtre, regardant au-dehors le Grand Canal qui s’embrumait légèrement, sa surface calme comme un miroir, seulement troublée par le sillage d’une unique gondole ; le monde d’un bleu encore crépusculaire en dessous d’eux se teintait de rose au-dessus. Marina était ravissante, échevelée, son corps alangui collé contre le sien, comme celui d’un chat. Jeune, mais pas trop.
— Vingt et un ans, lui dit-elle quand il lui posa la question.
Certainement moins de vingt-cinq, en tout cas. Peut-être même aussi jeune qu’elle le prétendait.
— J’ai faim, dit-elle. Pas toi ?
— Pas encore.
— À te voir, on dirait que tu dois avoir faim tout le temps, fit-elle en lui collant sa hanche contre le ventre. Tu es comme un ours.
— Les ours ont tout le temps faim ?
— Selon moi, oui.
Lorsqu’ils rejoignirent ceux qui descendaient pour prendre leur petit déjeuner, il enfonça une petite bourse de scudi dans son corsage et l’embrassa brièvement en disant :
— Un cadeau, en attendant de te revoir.
C’était l’une de ses répliques habituelles.
— Merci, maestro, lui dit-elle avec un autre petit coup de hanche et une inclination de la tête traduisant le plaisir qu’elle avait eu.
Sur la barge qui le ramenait à Padoue, Sagredo et Mercuriale se moquèrent de lui. Sagredo, qui venait chez lui pour y habiter une semaine, dit :
— Elle est jolie.
Galilée envoya promener le sujet d’un haussement d’épaules. C’était une fille de joie de Venise, une fille de rien ; comme on était à Venise, il s’agissait moins d’une forme de prostitution que d’une façon de prolonger le Carnaval. Qui aurait pu trouver à y redire ? La prochaine fois qu’il serait en ville, il se rendrait dans son quartier pour voir s’il l’y trouvait. Ça pourrait même se faire assez rapidement. Il y retournerait avec Sagredo, que cela avait l’air d’amuser – ravi pour lui, ravi pour le monde entier et ses conjonctions. Sensible aux regards, Galilée s’en remémorait maintenant plusieurs que Marina lui avait adressés ce soir-là, du premier coup d’œil qu’elle lui avait jeté jusqu’à celui de leur séparation – doux et entendu, intelligent et gentil, en passant par son rire stupéfait devant la petite bête qui les avait attaqués. C’est alors qu’il se passa en lui quelque chose, quelque chose d’étrange et de nouveau, qui ne lui était pas familier. L’amour lui était tombé dessus comme un mur.