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Ils filèrent au-dessus de la surface de la scintillante Ganymède. Elle était énorme et rocheuse, presque entièrement recouverte d’une craquelure orthogonale, et aussi criblée de cicatrices rondes, dues à des impacts, comme une survivante de la variole. D’énormes blocs de roche jonchaient à l’infini les plaines rayées, qui étaient par endroits très sombres, à d’autres d’un blanc étincelant, explosif, alors que le paysage paraissait fondamentalement plat. De longues bandes de différentes sortes de terrains, striés, lisses ou caillouteux, étaient étendues les unes à côté des autres ou superposées comme des tapis bigarrés.

— Les zones blanches, nous les appelons des palimpsestes, lui dit Héra. Nous sommes maintenant au-dessus d’Osiris, le grand cratère d’où irradient les marques blanches. Et maintenant, nous arrivons au-dessus de Gilgamesh.

— Pourquoi Ganymède a-t-il été exilé de son monde ? demanda Galilée.

Héra afficha une expression triste et rébarbative.

— C’est un charismatique, le chef d’une secte investie d’un grand pouvoir sur Ganymède, la lune. La secte a fait quelque chose d’interdit par le gouvernement. Aussi étrange que cela paraisse, je crois qu’ils se sont introduits dans l’océan de Ganymède. C’est la plus grande des quatre lunes, la plus grande du système solaire, en fait. Elle a aussi le plus grand océan, beaucoup plus grand que celui d’Europe. La couche de glace, ici, est également plus épaisse. Et donc il s’est passé quelque chose dans les profondeurs. À l’époque, Ganymède était le Ganymède, une sorte de chef religieux, ce qui rendait d’autant plus choquant le fait qu’il soit à l’origine d’une telle transgression.

— Vous ne savez pas ce qui s’est passé ?

— Non. Ensuite, quand son groupe et lui ont été exilés vers Io, j’ai été assignée pour être sa mnémosyne, mais après quelques sessions il a refusé de poursuivre nos séances de travail, et le jugement n’a jamais été appliqué. À cause de cela, il doit faire attention quand il se trouve en ma présence, et même faire semblant de me complaire, comme quand je me suis jointe à vous pendant l’expédition dans les profondeurs de l’océan d’Europe. Mais en vérité il garde ses distances.

Elle secoua la tête et regarda sinistrement la grosse lune alors qu’ils s’en éloignaient rapidement en suivant une trajectoire oblique pour se précipiter dans la nuit, vers Callisto.

— Peut-être qu’il a provoqué la mort de quelqu’un, en bas, ou qu’il a rencontré une chose identique à celle à laquelle nous nous sommes heurtés, à l’intérieur d’Europe. Quoi qu’il ait pu se produire, il a dû arriver à la conclusion que tenter ces incursions n’était pas une bonne idée, à en juger par la façon dont il a essayé d’empêcher les Européens de l’imiter.

— Alors vous pensez qu’il a trouvé une créature dans l’océan de Ganymède ? Compte tenu du fait qu’il y en a une à l’intérieur d’Europe, ça paraît possible.

— En effet. Mais le gouvernement de Memphis Facula dit qu’il n’y a rien dans les profondeurs. Personne, sur Ganymède, n’a jamais parlé de leur incursion. Et il a refusé de travailler avec moi, comme je l’ai dit. Ils se sont installés, ses séides et lui, sur un massif au loin sur Io.

— Qui est votre monde.

— Oui. C’est le monde des bannis.

— Alors vous ne l’avez pas guéri.

— Non. En réalité, il se peut que j’aie aggravé son état. Maintenant, il me déteste.

Pris par surprise, Galilée laissa échapper :

— Je ne vous détesterai jamais.

— Vous êtes sûr ? demanda-t-elle en lui jetant un coup d’œil. On dirait parfois que vous n’en êtes pas loin.

— Pas du tout. Se faire aider, c’est comme offrir une sorte d’amour.

Elle n’était pas d’accord.

— Ce sentiment n’est souvent que le déplacement que nous appelons transfert. Qui mène ensuite à d’autres réactions. En fin de compte, ce sera un vrai coup de chance si vous continuez à rester courtois. Ce n’est pas le propos de la thérapie mnémonique.

— Je ne peux pas le croire.

— À moins que je ne sois tout simplement pas une très bonne mnémosyne.

— Je ne peux pas croire ça non plus. Peut-être que ce sont vos clients qui ne sont pas très bons.

Ce qui déclencha chez elle un petit rire ; il insista :

— Le fait de vivre ici doit sûrement vous rendre tous un peu fous, non ? Ne jamais vous asseoir dans un jardin, ne jamais sentir le soleil sur votre cou ? Nous ne sommes pas nés pour ça, en aucun cas, fit-il avec un large geste englobant les étoiles alentour. Et c’est toujours la nuit, ici. Ne pas connaître le jour… Vous devez tous être au moins un petit peu fous.

Elle réfléchit à tout cela. Ils volaient à travers les étoiles et les ténèbres de l’espace, Ganymède reculant derrière eux, l’énorme croissant de Jupiter continuant de rapetisser, devenant aussi petit que Galilée l’avait toujours vu, peut-être dix fois seulement la taille de la lune de la Terre.

— Peut-être bien, lâcha-t-elle enfin dans un soupir. Je me suis souvent dit que les civilisations pouvaient devenir folles de la même manière que n’importe qui. Ça saute aux yeux, quand on se penche sur l’Histoire. Ce n’est peut-être qu’une analogie, mais les symptômes coïncident assez bien. La paranoïa, la catatonie, les folies suicidaires ou homicides, ou les deux à la fois – le déni, les syndromes post-traumatiques, les anachronismes –, on voit tout ça. Pour dire la vérité, l’Histoire n’est qu’un asile de fous. Peut-être sommes-nous maintenant post-traumatisés en permanence, compte tenu de tout ce qui est arrivé. Ici, dans les lunes de Jupiter, cela nous a incités pendant une longue période à nous cramponner de toutes nos forces à des modes de vie pacifiques. Mais ça pourrait s’arrêter.

Ils continuèrent leur vol, en silence. Galilée se remémora sa première nuit avec Marina. Il éprouva plusieurs piqûres de remords, et même une légère rougeur, consécutive à la jouissance sexuelle. Ils s’étaient bien amusés, autrefois.

Il trouvait choquants les pouvoirs que détenait Héra, et la facilité avec laquelle elle en disposait. Le fait qu’elle puisse lire dans ses pensées avec son célatone, qu’il se retrouve lui-même en situation de les lire, d’une façon si vivante qu’il avait l’impression de revivre sa vie, comme un retour dans le passé… Ces gens pouvaient voyager dans les étoiles, et aller et revenir dans le temps ; alors il était logique qu’ils essaient aussi de plonger en eux-mêmes, de pénétrer dans le gigantesque océan qui s’étendait sous chaque crâne. Les didacticiels d’Aurore n’étaient qu’une manifestation de ce pouvoir, une autre façon de l’utiliser.

Et ce pouvoir faisait que Galilée avait plus peur que jamais des Jupitériens. Ce qui n’avait pas vraiment de sens, il le savait. Se rappeler une chose de façon claire n’aurait pas dû être plus inquiétant que d’être transporté par-delà les siècles. Mais l’esprit était un lieu privé. Et il éprouvait une telle accumulation de sentiments. Les Jupitériens pouvaient faire tellement de choses. Cependant, qu’étaient-ils en fin de compte, avec tout leur pouvoir ? Des gens comme les autres. Sauf si, bien sûr, ils avaient d’autres facettes qu’il ne voyait pas. Ainsi, quel effet avaient sur l’esprit d’Aurore les différentes machines implantées en elle ? Se pouvait-il qu’elle prenne des accélérateurs synaptiques en permanence ? Auquel cas, quelles conséquences ? Y avait-il d’autres choses de ce genre dont on ne lui avait même pas parlé ?

Devant lui, la surface ronde de la lune IV continuait à grossir. Elle était presque complètement illuminée. Callisto, comme ils l’avaient appelée. Une autre amante de Zeus, par la suite changée en ours. Sa surface était plane mais fracassée, ce qui la faisait un peu ressembler à Europe. Elle était semée de régions noires et claires qui rappelaient à Galilée Ganymède, ou la lune de la Terre.