— Le carnaval, expliqua Héra en voyant son air surpris. Normalement, cette foule ne se trouve pas dans cette partie de la circonférence.
— Ah.
— Le Grand Conseil se réunit plus loin, sur l’arc. Ce rassemblement fait partie de la fête.
L’escalier les déposa sur le sol de la galerie. Les fêtards portaient bel et bien des masques sophistiqués et rien d’autre. De grands corps humains, mâles et femelles, bien en chair, blancs, roses, de différents tons de brun – mais toujours coiffés par des têtes d’animaux divers et variés. Certains étaient familiers à Galilée, d’autres étaient des créatures fantastiques : de grands mufles poilus, avec des cornes, des visages humains couverts de plumes, aussi larges que les épaules qui les soutenaient, des sections d’insectes. Il repéra des créatures plus familières : des renards, des loups, des lions, des léopards, des béliers, des antilopes ; là, un héron ; là, le spectacle très troublant d’une tête de singe sur un corps de femme. Juste derrière se tenait une méduse, qui le fit frissonner et l’obligea à détourner le regard. Et puis il vit un groupe de grands corps qui semblaient décapités, leurs faces velues le regardant du milieu de leur poitrine, comme dans les légendes de la Grèce antique. Ils étaient assez étranges pour que Galilée s’arrête : leurs corps étaient-ils, eux aussi, des masques ?
Mais, l’un dans l’autre, c’était un carnaval. Beaucoup de peau nue participait au méli-mélo du festival, et il se trouva souvent dérangé ou effrayé par des masques particulièrement réussis, croisés sur des piazzas brillamment illuminées ou le long de canaux crépusculaires. Là, l’exposition de chair approchait la reductio ad absurdum. Ajouté aux combinaisons de masques, cela rendait pour Galilée ce spectacle plus dérangeant qu’érotique, en dépit de l’irrépressible tendance qu’avait son regard à suivre les femmes qui s’offraient à sa vue.
Un groupe de personnes à tête de chacal se dressa devant eux, leur barrant le passage par une infatigable danse stationnaire. Des chacals, des corbeaux, un éléphant, tout cela se pressant sur eux et les entourant de manière agressive. L’un des corbeaux tendit à Héra un masque d’aigle.
— Il faut vous joindre aux réjouissances, dit le corbeau. Ici c’est le règne de Pan, et c’est le printemps. Grande Héra, voici votre masque.
Héra regarda Galilée et lui dit :
— Ce sera plus facile si nous nous exécutons. Les dionysiaques peuvent devenir assez embêtants si on ne s’associe pas à leur panique. Ça ne vous ennuie pas ?
— Ce n’est que le Carnaval, répondit sèchement Galilée, se sentant complètement désarçonné.
Sans autre forme de procès, Héra ôta ses vêtements – une sorte de maillot une pièce, apparemment, qui la laissa nue, magnifique, indifférente à son regard sidéré. Galilée se retourna, enleva ses tristes pantalon et chemise, des haillons dans ce contexte, et défit son bandage herniaire, se faisant l’impression de n’être qu’une espèce de singe blessé, velu, petit. Après avoir procédé à une franche évaluation, Héra récupéra ses vêtements, son bandage, et les tint d’une seule main avec les siens. L’un des chacals tendit à Galilée une tête de sanglier, la bouche ouverte, les défenses pointées dans une attitude meurtrière.
— Un sanglier ? protesta Galilée.
Héra le regarda alors avec une intensité vraiment dévorante.
— Vous êtes une tête de cochon, observa-t-elle.
— Faut croire que oui, répondit Galilée, après réflexion. Enfin, si je suis un sanglier, au moins je ne suis pas sans défenses.
Il coiffa son masque. Il reposait confortablement sur ses épaules, il y voyait très bien par les yeux et respirait parfaitement dessous. En vérité, son masque se fondait avec lui d’une façon qu’il ne put même pas définir, au début, et puis il réalisa qu’il sentait sa peau et ses poils, ce qui était terrifiant. D’un autre côté, il se sentait maintenant moins exposé.
Quant à Héra, bien que sa silhouette fût trop massive pour voler, la tête d’aigle était exactement ce qui lui convenait, avec son corps très féminin et en même temps très grand, musclé comme celui d’une lutteuse. Un buste de femme qui aurait fait l’admiration de Michel-Ange. En vérité, dans la galerie, on avait l’impression que le grand Buonarroti aurait pu sculpter tout le monde, créant un ensemble de silhouettes idéales, dans le style de ses mâles héroïques, avant de leur donner vie en les touchant du doigt, comme Dieu avec Adam. À côté d’eux, Galilée était bel et bien un sanglier, trapu, poilu et court sur pattes.
C’est alors qu’Héra le prit par le bras et, tenant toujours leurs vêtements et son bandage herniaire de l’autre main, le guida à travers la foule de fêtards. En regardant par les yeux du sanglier, Galilée se demanda si le masque n’était pas doté de lentilles qui amélioraient sa vision et s’il n’avait pas été, d’une façon ou d’une autre, métamorphosé en sanglier.
L’air qu’il respirait si facilement était léger et frais, peut-être un peu grisant. Il regardait les corps des femmes, ses yeux aussi incapables de leur résister que la limaille de fer en présence de magnétite. Ce n’est qu’après s’être gorgé encore et encore de leurs images qu’il remarqua enfin les hommes avec leurs sexes impressionnants, souvent circoncis, comme s’il s’était promené parmi des juifs et des mahométans.
Alors qu’Héra l’entraînait, les têtes d’animaux leur parlaient. Les gens semblaient connaître Héra et vouloir lui parler. Elle présenta Galilée comme « un ami », ce qu’ils acceptèrent sans poser de question, bien qu’il ait dû leur paraître très étrange. Ils étaient tous à l’aise et riaient fort, incluant Galilée dans leurs plaisanteries. Il commença à se détendre, à se sentir même un peu grisé et hilare, de sorte qu’il se mit presque à rire, lui aussi ;mais il craignait, s’il riait, que ses boyaux jaillissent au-dehors et pendent entre ses genoux, perspective qui suffisait à réduire très efficacement son allégresse. Malgré cela, il s’amusait beaucoup. Ici, le Carnaval avait été distillé jusqu’à son essence même, dilaté jusqu’à sa forme rêvée. L’air était plein de musique et de chants, de paroles humaines et de chœurs de cris d’animaux et d’oiseaux. Ils mangèrent et burent à des tables croulant sous les mets, ils dansèrent – ils prirent même part à une danse dans laquelle les couples s’approchaient les uns des autres, faisaient brièvement se frôler leurs parties génitales comme s’ils se saluaient d’un baiser, puis passaient à un autre partenaire et répétaient le mouvement. Beaucoup avaient attaché des petits rubans ou des fils colorés dans leur toison pubienne, les femmes s’y prenant de façon à révéler l’intérieur de leur chair, leurs parties intimes ressemblant à des orchidées ou à des iris. Quelques hommes se promenaient avec des érections vigoureuses, leurs pénis ressemblant à des fleurs d’une sorte différente – des lys ou des gueules de loup, bien qu’en réalité on eût plutôt dit les nez de chiens attentifs. En vérité, le plus remarquable était de constater à quel point tous ces organes exposés étaient révélateurs du caractère, amical ou austère, réservé ou expansif, et non un signe de virilité ou de féminité.
Apparemment, quelques femmes croyaient que leurs parties intimes n’avaient pas besoin d’être décorées pour être séduisantes – théorie à laquelle Galilée se rendit compte qu’il adhérait, si attiré que son regard fut, de prime abord, par les nids diversement enjolivés de joyaux ou les toisons tressées encadrant des lèvres intimes étonnamment révélées.
Quant aux hommes, ils étaient pour lui à la fois plus importuns et moins intéressants, compte tenu de ses inclinations naturelles. Ceux qui arboraient des érections pimpantes, priapiques, lui parurent au bout d’un certain temps particulièrement suspects, comme s’ils avaient eu recours à une sorte d’aphrodisiaque des plus efficaces. Galilée n’aimait pas non plus l’obséquiosité des chiens.