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Il suivit Héra à travers la danse tout en lui jetant fréquemment des coups d’œil en coulisse. La coutume du Carnaval impliquait, par sa seule existence, qu’il se trouvait encore des concepts de décorum qui pouvaient être mis cul par-dessus tête ; c’était à cela que servaient les carnavals, à une libération de toute contrainte, un bouleversement, un chaos, un surgissement de tout ce qui était réprimé au quotidien. Mais Héra n’avait pas l’air plus gênée par sa propre nudité que par celle de Galilée, ou par celle de qui que ce soit d’ailleurs. Elle parlait avec des connaissances, présentait Galilée à certains mais pas à d’autres, tout en arborant son comportement habituel, grave mais attentif. Que cela puisse se voir jusque sur un visage d’aigle était révélateur d’une certaine qualité de sa nature. Derrière elle, hors des longues vitres incurvées qui les maintenaient dans leur orbite, les Troisième et Cinquième Anneaux de Valhalla s’infléchissaient vers l’horizon rapproché comme s’ils le regardaient. Considéré dans son ensemble, tout cela composait un étrange spectacle.

— Ce carnaval est-il suivi d’un carême ?

— Une période de pénitence, vous voulez dire ? Non, je ne pense pas.

Et puis, alors qu’ils poursuivaient leur promenade parmi ces parfaits êtres humains à tête d’animaux, Galilée repéra un vrai tigre, ce qui le fit vivement sursauter. Personne n’y prêtait spécialement attention, et le tigre n’avait pas l’air de remarquer les humains. Peu après, Galilée repéra un trio d’ours à fourrure blanche, terribles à contempler, puis une troupe de babouins. Un cerf, un glouton… Toutes ces créatures étaient calmes et indifférentes, comme si les gens qui se trouvaient là n’étaient qu’une autre espèce animale dans un royaume paisible, où tout le monde allait son petit bonhomme de chemin parmi autrui, et où les humains, avec leur peau si lumineuse, leurs longs muscles lisses, les courbes des femmes, constituaient une sorte de royauté naturelle, même parmi une si magnifique horde de bêtes. Il nota que les femmes de ce monde n’avaient rien à voir avec celles de son temps ou avec les silhouettes féminines des statues grecques et romaines ; elles avaient les membres plus longs, les épaules plus larges. L’humanité avait changé au fil des siècles. Et comment aurait-il pu en être autrement ? Près de quatre mille ans s’étaient écoulés depuis les Grecs ; ils arpentaient une des lunes de Jupiter, après tout.

Galilée remarqua bientôt qu’autour d’eux l’air devenait bleu et semblait humide.

— Votre tête vous permettra de respirer dans tous les milieux, lui dit Héra. Apprêtez-vous à nager.

De fait, sans qu’il y eût aucune paroi ou autre transition visible, ils se retrouvèrent en train de nager, et tout au fond de l’eau qui plus est. Devant eux, tout un chacun se déplaçait à l’horizontale, planant ou nageant comme un poisson dans la mer. L’eau semblait s’être coagulée autour de lui, couvrant son masque porcin et lui emplissant les narines. Paniqué, il fit de grandes brasses vers le haut, espérant rejoindre la surface.

— Je vous ai dit que vous pouviez respirer, répéta Héra, son phrasé toscan, rustique, très net à ses oreilles. Votre masque vous aide. Contentez-vous de respirer, tout ira bien.

Galilée tenta de répondre, mais il avait trop peur pour desserrer les dents. Finalement, désespérément avide d’air, il respira sous l’eau. Et ne se noya pas. Il avait l’impression d’avoir de l’air dans les poumons. Il essaya encore une fois. C’était bien ça. Il respirait de l’air.

À présent, Héra s’était allongée à l’horizontale, et nageait vers l’avant, le laissant sur place. Il se débattit pour la suivre, mais il n’avait jamais appris à nager. Tout ce qu’il pouvait faire, dans le liquide bleu qui emplissait la galerie depuis le sol jusqu’au plafond, c’était battre des bras tout en serrant les fesses pour que ses boyaux ne s’échappent pas par sa hernie.

— À l’aide ! glapit-il entre ses dents.

Héra l’entendit et revint gracieusement vers lui, tenant toujours dans une seule main leurs vêtements, à présent trempés. Elle lui montra comment bouger les bras, d’abord réunis et tendus devant lui, puis écartés et ramenés vers l’arrière, comme une tortue. Ça marchait assez bien. De toute façon, comme il pouvait respirer l’eau, il n’avait pas besoin de se dépêcher. Il la suivit maladroitement et ne put faire autrement que de remarquer que quand elle faisait la grenouille elle exposait brièvement son sexe d’une façon surprenante, comme une jument palpitante de chaleur. Il aurait été incapable de l’imiter sans évacuer ses intestins.

Autour de lui, aussi bien à droite qu’à gauche, il n’y avait pas que des gens qui nageaient avec leur masque, dont les plumes ou les poils flottaient, trempés ; il y avait aussi une espèce d’oiseau noir, rond, qui filait à grande vitesse. Ainsi que des gigantesques poissons tronqués, qui ressemblaient à une tête sans corps ; et des dauphins, sinueux et d’une grâce suprême ; et quelque chose de gris et de rond comme une grosse femme ; et puis tout un groupe d’énormes baleines, noires et lisses, dont les longues nageoires pagayaient paresseusement. Leurs yeux étaient aussi grands que des assiettes à soupe, et paraissaient considérer la scène qui les entourait avec une curiosité intelligente. Peu après que Galilée les eut remarquées, un son vibra à son oreille, un glissando croissant qui monta au point de devenir inaudible à son ouïe, puis replongea et sombra dans un basso profundo si grave que son estomac fut parcouru de vibrations inconfortables. Les sourdes vibrations étaient comme le son du plancher de l’univers, faisant vibrer son continuo sous tous les autres bruits.

Avec un effort, il rattrapa Héra et se maintint à sa hauteur.

— C’est le même cri que nous avons entendu à l’intérieur d’Europe, parvint-il à articuler.

Même le fait de parler ne paraissait pas le faire couler. Il prit encore quelques inspirations et réessaya.

— Vous ne pensez pas ?

Elle eut un mouvement de tête en direction des baleines.

— Ce sont des baleines à bosse, dit-elle. Elles sont connues pour leur chant, qu’elles entonnent parfois pendant des heures. Elles peuvent le répéter presque note par note. Bizarrement, leur chant n’a cessé de devenir de plus en plus grave depuis que les êtres humains ont commencé à l’enregistrer. Personne ne sait pourquoi.

— Se pourrait-il que… je ne sais pas, qu’elles communiquent avec la chose qui se trouve à l’intérieur d’Europe ?

— Comment savoir ? Tout est intriqué, à ce qu’on dit. Que vous apprennent les leçons de physique d’Aurore ?

Et d’une forte traction elle le distança.

Il la suivit en esquivant tant bien que mal les baleines, en observant la danse aquatique des animaux et des humains à tête d’animaux. Respirant avec plus de confiance, il commença à s’amuser. Il était frappé par l’élégance avec laquelle toutes les créatures se déplaçaient – toutes sauf lui, force lui était de l’admettre. Les oiseaux également savaient nager – et de façon plus naturelle que les gens, ainsi qu’il put le constater très vite. Même si ceux qui l’entouraient nageaient vraiment bien. Il s’efforça de les imiter de son mieux, tout en refusant de battre des jambes. Ici, nager à la manière des dauphins semblait donner de bons résultats.

Au bout d’un moment, Héra se tourna vers lui et dit :