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— Nous allons bientôt retrouver l’air libre. Attention.

C’était bien joli, mais à quoi devait-il faire attention ? Il n’en avait aucune idée. Soudain, en un éclair, il eut l’impression de tomber, de glisser, et jaillit tout dégoulinant sur le sol humide de la galerie, cherchant sa respiration, hoquetant comme un poisson échoué. Héra, debout sur ses deux pieds, se séchait devant un souffle d’air chaud, tenant leurs vêtements devant elle. Galilée se dressa à côté d’elle et sentit son corps sécher de la même façon dans l’air chaud qui se déversait sur eux. Il s’était déjà un peu habitué à sa tête d’aigle et à son corps blanc, sculptural. Ils étaient comme ils étaient. Cela dit, elle était agréable à regarder. En sa présence, on avait du mal à imaginer ce qu’on aurait pu regarder sinon elle.

Une personne s’approcha d’eux avec la grâce d’une danseuse. Elle avait les seins plus petits que la plupart des femmes, ses organes génitaux étaient un mélange d’homme et de femme, et elle portait un masque en forme de tête de buse, fripé, à la lippe boudeuse. Galilée ne put s’empêcher de reculer la tête, et la buse se mit à rire, d’un rire crépitant, aigu.

— C’est le Galilée ? demanda-t-elle à Héra dans une langue qu’il reconnut comme du latin.

— Je suis Galilée, répondit-il sèchement. Je peux parler pour moi.

— En effet ! Vous devez être très fier.

Galilée baissa les yeux sur ses étranges parties génitales, colorées en magenta, comme avec du rouge à lèvres.

— Tout comme vous, rétorqua-t-il.

La buse ignora sa réplique.

— Que pensez-vous de cette créature à l’intérieur d’Europe ?

— Je ne sais pas, répondit-il.

Quelque chose dans la façon dont Héra se tenait debout à côté de lui confirmait sa première impression : il ne fallait pas lui faire confiance. Ne vous fiez jamais à une buse. Ça paraissait idiot, même si l’on pouvait dire que, à sa façon, une buse annonçait toujours la couleur.

— Venez écouter ce que les autres en disent, reprit-elle. Il le faut vraiment.

— Nous y allons justement, dit Héra. Venez, fit-elle en prenant Galilée par le bras.

Derrière eux, il entendit le vautour hermaphrodite dire :

— Je dois reconnaître, s’il s’agit là du personnage le plus brillant de son époque, qu’il n’est pas étonnant qu’ils aient tellement d’ennuis.

— Ils ? releva une voix.

Galilée se retourna et regarda. C’était Ganymède, qui enlevait un masque de lion de sa tête étroite et secouait ses cheveux noirs. Son corps était long et très blanc, lisse comme une liane. Derrière lui, Galilée aperçut un groupe de gens à tête de chacal qui embrochaient avec de longues lances l’un des véritables animaux, une espèce de bœuf. Il détourna les yeux, choqué par le sang rouge vif.

Ils arrivèrent à un mur rougeâtre, translucide, et Galilée se surprit à redouter qu’ils le traversent, se mettent à flotter dans le feu et puissent le respirer aussi ; ça, il pensait ne pas arriver à le supporter. Dans ce mur s’ouvraient plusieurs arches ; ils passèrent sous l’une d’elles. Héra tendit à Galilée ses vêtements et son bandage herniaire, parfaitement secs et prêts à l’usage. Elle secoua son maillot, passa une jambe dedans et se retrouva habillée en un clin d’œil, après quoi elle enleva son masque d’aigle. Galilée en fit autant et boucla son bandage herniaire en soupirant. Autour d’eux, d’autres personnes entraient dans la salle et se rhabillaient, enlevaient leur masque et secouaient leur chevelure. Galilée ôta son masque de sanglier et considéra son visage porcin, puis le plaça avec les autres, sur une longue table croulant sous des piles de masques – une vision épouvantable, comme si les chacals avaient investi l’arche de Noé et décapité toutes les créatures qui y vivaient.

Dans la pièce suivante de la galerie, qui se poursuivait sans obstacle aussi loin que portait le regard, Galilée et Héra rejoignirent une collection de gens qui formaient des groupes de cinq ou six personnes. Après leur traversée du carnaval, Galilée trouvait tous ces visages à découvert un peu choquants ; l’inversion de l’inversion avait produit son si typique effet d’étrangeté : en l’espace d’un instant, ce qui était normal devenait bizarre. Il se dit alors que, si cela n’avait pas des conséquences aussi sexuelles, il serait plus approprié de dissimuler les visages plutôt que les corps. Ces âmes vivantes, avec leur front, leurs joues, leurs sourcils, leurs cheveux, leur menton, leur bouche, étaient à la fois plus sauvages et beaucoup plus expressives que des sexes, plus suggestives, plus révélatrices. Il jeta un coup d’œil timide à Héra, qui remarqua son regard et le lui rendit, intriguée, se demandant ce qu’il voulait dire. Leurs yeux se croisèrent ainsi une seconde – et voilà, elle était là, ils étaient là. Regarder quelqu’un dans les yeux, mon Dieu, quel choc ! Les yeux étaient bel et bien des fenêtres, comme disaient les Grecs ; et les bouches, oh bon sang, des bouches qui souriaient, se pinçaient, faisaient la moue, parlaient. Partager un regard était une espèce de rapport sexuel. De nouvelles âmes étaient engendrées non pas en baisant, mais en se regardant. À vrai dire, il dut détacher son regard de celui d’Héra pour ne pas être submergé, pour éviter de faire quelque chose de nouveau, là, tout de suite.

Ils poursuivirent leur chemin le long de la courbe du Quatrième Anneau de Valhalla, passèrent sous une arche qui donnait sur un segment de la galerie entièrement occupé par des Galilées. Il y en avait peut-être une centaine. À cette vision, Galilée s’arrêta net.

— Oh, pardon, fit Héra en le prenant par la main et en l’entraînant vers l’avant. Ce n’est qu’un jeu auquel les gens s’amusent. Il doit s’agir d’un groupe de fêtards venus pour le Carnaval, probablement des Lunes Galiléennes. Personne ne saura que vous êtes l’original.

La horde de Galilées costumés était diversement vêtue d’accoutrements appartenant, plus ou moins, à son époque, en tout cas vus d’une certaine distance. De près, Galilée vit à quel point les tissus et les coupes étaient bizarres. Les têtes et les corps étaient toutes les versions possibles de sa personne. Cela allait d’hommes ressemblant à des copies conformes de l’image qu’il voyait dans le miroir jusqu’à des parodies grotesques de son anatomie. Il y avait même des femmes déguisées en lui, et portant une fausse barbe. Toutes les barbes étaient grises.

— Pourquoi ont-ils l’air si vieux ? se lamenta Galilée.

— À mon avis, probablement parce qu’il existe un célèbre portrait de vous, dit-elle. Et c’est lui que la plupart des gens ont en tête quand ils pensent à vous.

— Horrible, répondit Galilée.

En effet, certains d’entre eux étaient particulièrement gênants – comme lui, et en même temps pas comme lui, comme s’il avait été déformé, comme la petite image que l’on voit dans la courbe convexe d’une cuillère, ou dans certains cauchemars. C’étaient de loin les plus choquants à voir. Il essaya de traduire cette réaction à Héra, qui hocha la tête sans surprise.

— Vous n’aurez pas mis longtemps à découvrir la vallée dérangeante, lui dit-elle. On s’est aperçu, il y a de cela de nombreuses années, lorsqu’on a commencé à développer des machines intelligentes, que les gens étaient prêts à entendre parler de vulgaires boîtes, voire même des êtres métalliques, mais que quand on essayait de créer des simulacres humains parfaits on n’y arrivait pas suffisamment bien pour tromper l’œil, et qu’il s’agissait là des orateurs les plus profondément perturbants. L’identité ou la différence sont toutes les deux acceptables, mais entre elles s’étend une vallée dérangeante où la ressemblance partielle crée une discordance.