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— Non, fit Ganymède d’un ton sinistre. C’est différent. Vous ignorez les effets potentiels d’une interaction. C’est toujours pareil, avec les gens comme vous. Vous vous bouchez les yeux, vous n’apprenez jamais rien, vous prétendez que de nouvelles choses apporteront de nouvelles choses et vous êtes toujours surpris quand les événements coïncident aux schémas dont nous sommes dérivés. Vous ne voyez jamais le danger et vous ne prenez jamais en compte le risque. Et s’il se révèle que vous avez tort ? Vous ne pouvez même pas l’imaginer, tellement vous êtes imbus de vous-mêmes, convaincus d’être tabula rasa. Mais cette fois, de cette rencontre – la rencontre de l’humanité et d’une entité consciente qui ne peut pas être appréhendée, dirons-nous –, il ne peut sortir aucune sorte de bien pour l’humanité. En revanche, le mal pourrait tuer l’espèce. Il serait donc légitime de faire attention ! Parce que le risque est absolu. Vous vous comportez comme ces hommes qui ont fait sauter la première bombe atomique tout en se demandant si l’explosion n’allait pas embraser la totalité de l’atmosphère terrestre. Ou ceux qui ont lancé un collisionneur de particules sans s’assurer qu’ils n’allaient pas produire un trou noir qui allait aspirer la Terre entière. Comme eux, vous risqueriez tout – pour rien. Nous ne vous laisserons pas courir le risque ! conclut-il.

— Je ne vois pas en quoi votre position diffère de la couardise, dit la femme aux cheveux blancs. Vous avez, tout simplement, peur du futur.

Ganymède s’apprêtait à répliquer, puis il s’interrompit, les yeux exorbités. Finalement, il lança :

— C’est ce que disaient les gens qui ont fait exploser la bombe atomique, j’en suis sûr.

Avec une expression de dégoût extrême, il gesticula sauvagement en direction de sa suite et quitta la salle comme un vent de tempête, ses séides sur les talons, échangeant furieusement, certains hurlant des jurons définitifs.

— Vous ne pourriez pas effectuer une prolepse, demanda tout bas Galilée à Héra, afin de voir si ses craintes sont fondées ?

— Non, répondit Héra. En théorie, la prolepse serait possible, mais elle requiert plus d’énergie que nous ne pouvons en fournir. Renvoyer les intricateurs de façon analeptique nous coûte des planètes entières, et la prolepse exige apparemment beaucoup plus d’énergie encore.

— Je vois. Alors… vous pensez que Ganymède a raison d’avoir si peur ?

— Je ne sais pas. Il n’est que l’un des nombreux courants en concurrence pour comprendre ce qui se passe à l’intérieur d’Europe ; mais d’après les physiciens à qui j’ai parlé, son groupe a fait des études très avancées. Même exilés sur Io, ils ont accompli des progrès que les autres n’ont pas faits. Et ils prétendent qu’Europe n’est pas seule à être impliquée.

— Il y a donc différentes écoles de compréhension ? Des factions diverses ?

— Il y a toujours des factions.

Galilée hocha la tête ; c’était assurément vrai en Italie.

— Alors, poursuivit Héra, je ne sais pas. Je travaillais avec Ganymède et je le combattais, comme vous l’avez vu. Il y a des précédents qui vont dans le sens de ce qu’il dit. Les humains n’ont généralement pas bien réagi aux rencontres avec les civilisations supérieures. Des effondrements se sont produits.

Galilée haussa les épaules.

— Je ne vois pas quelle importance cela pourrait avoir.

— Nous pourrions découvrir que nous ne sommes que des bactéries échouées sur le sol d’un monde de dieux ?

— Quand en a-t-il jamais été autrement ?

Cela la fit rire. Il lui jeta un coup d’œil et vit que son regard avait changé, comme si elle se rendait compte qu’elle avait affaire à quelqu’un de plus intéressant qu’elle n’aurait cru. En ce qui le concernait, il était temps.

— J’imagine que vous pourriez constituer un sérieux exemple de réponse à une rencontre avec une civilisation plus avancée, dit-elle avec un petit sourire.

— Je ne vois pas pourquoi, répliqua-t-il. Je ne suis pas sûr d’en avoir fait l’expérience.

Elle rit à nouveau et le conduisit vers un escalier mobile, qui les fit monter à travers le plafond de la galerie sur l’épine dorsale du Quatrième Anneau. Là, ils retrouvèrent le vaisseau spatial d’Héra, qui avait apparemment été déplacé à sa convenance. À moins qu’il ne s’agisse d’un autre vaisseau, identique au sien. En tout cas, des serviteurs les attendaient, prêts à les faire partir.

Au-dessus d’eux, un vif éclair de lumière blessa les yeux de Galilée. L’un des vaisseaux spatiaux jupitériens fusait dans le ciel noir, étoilé, en direction de Jupiter.

Héra se rembrunit.

— C’était Ganymède, dit-elle avec un geste en direction des étoiles. Ils sont partis, ses gens et lui, pour faire encore des histoires. Il va falloir que nous nous occupions de lui. Il n’y a plus de forces de police, ni d’armes, dans le système jovien, pour des questions de principe. Et les situations de ce genre sont difficiles à gérer. Mais il faut faire quelque chose. Il est déterminé à stopper les Européens. Il croit détenir la vérité. Nul n’est plus dangereux qu’un idéaliste persuadé d’avoir raison.

— Il m’arrive de penser que j’ai raison, dit Galilée.

— Oui, je l’ai remarqué.

— Et parfois j’ai raison. Si vous faites rouler une balle par-delà le bord d’une table, elle tombera selon une demi-parabole. De cela, je suis sûr.

— Et en cela, marmonna-t-elle, vous êtes dangereux.

Elle l’emmena dans son vaisseau spatial. Ils allaient suivre Ganymède vers Io, dit-elle, où il se rendait, apparemment. L’idée, c’était de l’empêcher d’inciter ses partisans à foncer tête baissée. À ce sujet, elle semblait prête à contraindre les partisans de Ganymède avec l’aide de ses compagnons ioniens. Elle passa la première heure de leur vol à s’entretenir de cette affaire avec plusieurs voix qui parlaient depuis la tablette qu’elle avait sur les genoux.

À un moment, durant cette heure, Galilée s’endormit. Combien de temps ? Lui-même ne le savait pas. Lorsqu’il se réveilla, c’était Héra qui dormait, ses yeux s’agitant sous ses paupières fermées. Il s’écoula un long moment durant lequel il dénicha un petit réduit occupé par une chaise percée où il tenta d’effectuer ses pénibles ablutions. Au milieu de ses efforts, le réduit se remplit d’eau chaude jusqu’à sa taille, elle se réchauffa et gronda au rythme de vibrations qui semblaient suivre les mouvements péristaltiques de son intestin, alors que ses excréments paraissaient être extraits de lui. Après cela, l’eau fut évacuée, il fut séché dans un tourbillon d’air chaud et se retrouva aussi propre que s’il avait pris un bain.

— Seigneur…, dit-il.

Il rouvrit la porte et regarda Héra, qui s’était réveillée.

— Vous ne pouvez même pas chier de façon naturelle, vous autres ! Vous avez besoin d’automates pour accoucher de votre merde !

— Quel mal y a-t-il à cela ? demanda-t-elle.

Galilée dut réfléchir à la question, et ne répondit pas. Elle passa devant lui et alla dans le petit placard elle-même, et quand elle en ressortit elle partagea avec lui un repas composé d’une chose qui ressemblait à du pain compressé, sucré, bien réel, et d’eau pure.

— Vous rêviez en dormant, nota Galilée.

— Oui.

Elle fronça les sourcils, songeuse.

— Les rêves sont aussi des intrications ? demanda Galilée en pensant aux leçons d’Aurore.

— Oui, bien sûr, répondit-elle. La conscience est toujours intriquée, mais quand nous sommes réveillés notre moment présent submerge le reste. Quand vous dormez, alors tous les moments intriqués deviennent plus évidents.