— Et nous sommes intriqués avec… ?
— Eh bien, d’autres moments de notre vie, d’avant, ou d’après. Et avec les vies d’autres gens, aussi. Des moments différents, des esprits différents, des schémas de phase différents. Tous exprimés plutôt faiblement dans la chimie du cerveau, et que nous percevons par conséquent de façon surréelle dans le manque d’entrées sensorielles du sommeil.
— Les rêves ressemblent à des rêves, acquiesça Galilée. Et de quoi rêviez-vous à l’instant ?
— À l’époque où ma famille s’est installée sur Io, quand j’étais petite fille. Sauf que dans le rêve Io était déjà occupée par des animaux que nous tuions, pour nous nourrir. Je suppose que c’est le résidu de notre sursaut de panique du jour. Les expériences récentes sont parfois incluses dans les rêves, et se confondent avec d’autres moments intriqués.
— Je vois. Alors vous êtes arrivée sur Io quand vous étiez une petite fille ?
— Oui. Ma mère avait été exilée de Callisto pour s’être battue. La technologie de la bulle qui nous permet de vivre sur Io avait été mise au point depuis peu, et les gens convaincus de crimes majeurs venaient juste d’y être envoyés. Nous sommes arrivés avec elle, mon père et moi. Nous étions dans l’un des premiers groupes d’arrivants et j’aimais accueillir les nouveaux venus.
— Et vous êtes devenue une mnémosyne, suggéra Galilée. Vous avez appris à aimer prendre en charge les gens mal en point, et à les guérir.
— Peut-être. Sommes-nous vraiment si simples ?
— C’est possible, en effet.
Elle secoua la tête.
— Les gens aimaient me voir les accueillir, je pense.
Après quoi elle resta assise là à se tortiller, mal à l’aise. Jupiter grossissait ; il semblait que, cette fois, ils allaient passer devant le côté éclairé. Galilée posa ce qu’il croyait être une question innocente au sujet de la durée du trajet nécessaire pour rallier Io depuis Callisto ; elle lui balança que c’était différent pour chaque voyage, ce qui n’était pas une vraie réponse. Quelques instants plus tard, elle dit, en le regardant d’un œil noir :
— Nous y serons bientôt. En attendant, nous devrions en profiter pour parfaire la connaissance que vous avez de vous-même. Ça nous sera utile à tous, au bout du compte.
— Je préfère ma propre connaissance de moi-même, insista Galilée. Vous pouvez renoncer aux ambitions que vous aviez, étant petite fille, de sauver les gens.
Elle le foudroya du regard.
— Vous avez envie de vivre ?
— Oui, en effet.
— Eh bien, mettez ça.
Elle lui mit brusquement son célatone sur la tête, et il ne tiqua pas.
— Vous savez vers quoi vous me renvoyez ? demanda-t-il.
— Pas précisément. Mais les différentes sortes d’expériences sont conservées dans différentes zones du cerveau, localisées par l’émotion qui les a fixées. Je vais chercher des nœuds dans les zones associées à la gêne.
— Non, gémit Galilée, qui tiqua lorsqu’elle effleura le casque.
Son horrible mère était tombée sur sa terrible maîtresse, là, dans la maison de la Via Vignali. Galilée n’avait même pas eu le temps de s’apercevoir que la vieille gorgone était là que les deux femmes se criaient déjà dessus, dans la cuisine. Ce n’était pas inhabituel, et Galilée sortit de son atelier au trot en maudissant cette perturbation, mais pas exagérément préoccupé. Il les trouva plongées dans une vraie bagarre, en train de se griffer, de se tirer les cheveux et de se flanquer des coups de pied et de poing. Marina réussit même à atteindre sa mère d’un de ses fameux crochets du droit, coup que Galilée avait pris plus d’une fois sur sa propre oreille. Tout ça sous les yeux des enfants et des domestiques réunis dans la pièce, et qui contemplaient le spectacle, ravis et scandalisés, piaulant et criant.
Galilée, les oreilles en feu, suprêmement furieux contre elles deux, se jeta dans la mêlée, empoigna Marina plus brutalement que nécessaire et la tira en arrière – si rudement que sa mère s’arrêta de hurler pour lui reprocher sa brutalité, tout en sautant sur l’occasion pour foncer à nouveau sur Marina, de sorte qu’il dut s’interposer à nouveau entre elles. Et voilà, il était là, coincé entre ces deux femmes devant le monde entier et Dieu, les maintenant l’une et l’autre à bout de bras par les cheveux, alors qu’elles balançaient des coups de poing dans le vide en hurlant. Galilée fut obligé de réfléchir un peu à une façon de s’esquiver qui lui permettrait de conserver un semblant de dignité. Par bonheur, il avait une veste, de sorte qu’il n’avait pas les bras griffés.
— Espèce de putain !
— Bougre de salope !
— Du calme ! implora-t-il.
Il ne voulait pas que la maisonnée remarquât à quel point les insultes des deux femmes étaient appropriées. Ç’aurait pu être drôle, mais il y avait belle lurette qu’elles ne l’amusaient plus. En dehors de leur sale caractère, le fardeau financier qu’elles représentaient était considérable. Peut-être que s’il les lâchait toutes les deux brusquement elles se rentreraient dedans tête baissée et se tueraient. Deux dettes supprimées en une seule collision ! Une solution élégante, à tout prendre. Marina, étant la plus légère des deux, rebondirait plus loin, comme le lui avaient appris ses expériences avec des balles attachées à des ficelles, sans parler de leurs propres bagarres…
— Assez ! ordonna-t-il d’un ton impérieux. Gardez ces conneries pour le théâtre de Polichinelle. Si vous ne vous arrêtez pas, j’appelle la garde de nuit, et je vous fais foutre à la porte toutes les deux !
Elles pleuraient de colère et de douleur, car il leur tirait sur les cheveux. Au moment où elles s’y attendaient le moins, il les lâcha et se tourna vers sa mère.
— Rentre chez toi, lui ordonna-t-il avec lassitude. Reviens plus tard.
— Je ne partirai pas ! Et je ne reviendrai pas !
Elle finit quand même par s’en aller, déversant sur eux un torrent de terrifiantes imprécations auxquelles Galilée ne pouvait réagir autrement que par sa défense habituelle, en lui tournant le dos et en attendant qu’elle ait fichu le camp.
Marina était plus conciliante – encore furieuse, bien sûr, mais embarrassée, aussi.
— Il fallait bien que je me défende.
— Elle a près de soixante ans, pour l’amour du ciel !
— Et alors ? Elle est dingue, tu le sais bien.
Et puis elle céda. Elle avait besoin que Galilée lui paie sa maison, au coin de la rue. Alors elle quitta la pièce sans autre débordement. Galilée retourna lourdement vers l’atelier et y resta planté, regardant sans la voir la totale cipollata qu’était devenue sa vie…
… qui se transforma soudain en noirceur de l’espace, étoiles et grand globe jaune, rayé, tournoyant. Assise en face de lui, Héra le regardait attentivement.
— Eh bien ? demanda-t-elle.
— Je les ai séparées. Je les ai empêchées de se battre.
— Et pourquoi se battaient-elles ? Pourquoi étaient-elles en colère ?
— Parce qu’elles sont colériques. Tellement pleines de bile que si vous les aviez pincées vos doigts seraient devenus tout jaunes.
— Absurde, dit Héra. Vous le savez pertinemment. C’étaient des êtres humains comme vous. Sauf qu’il n’y eut pas un seul jour de leur vie où leur esprit n’ait été étouffé, inhibé. Être femme dans une société patriarcale, quel destin ! Vous savez ce que j’aurais fait à leur place ? Je vous aurais tué. Je vous aurais empoisonné, ou je vous aurais coupé le cou avec un couteau de cuisine !