— Bigre, fit Galilée en la regardant, mal à l’aise.
Elle se dressa de toute sa hauteur au-dessus de lui, et ses bras massifs étaient comme de l’ivoire sculpté.
— Vous avez dit que notre façon d’être dépendait beaucoup de la structure de sentiment d’une époque. Vous auriez peut-être ressenti les choses différemment.
— Les êtres humains ont tous une même fierté, dit-elle. Peu importe la façon dont elle est écrasée, piétinée.
— Je ne sais pas si c’est vrai. L’orgueil ne fait-il pas partie d’une structure de sentiment ?
— Non. Il fait partie de l’intégrité de l’organisme, de la pulsion vitale. Nul doute que c’est cellulaire.
— Cellulaire, peut-être. Mais tous les individus sont différents.
— Pas de ce point de vue.
Elle baissa les yeux sur l’écran de sa tablette, sur ses genoux.
— Il y a un autre nœud de traumatisme à cet endroit. Cette zone de votre amygdale est très encombrée.
— On dirait que Io n’est plus loin, fit-il remarquer, plein d’espoir.
Héra leva les yeux.
— C’est vrai, reconnut-elle.
Elle lui enleva le célatone, ce qui lui ôta un grand poids des épaules. Elle lui tapota le bras, comme pour lui faire comprendre qu’elle l’aimait encore, malgré son mode de vie et ses instincts primitifs. Elle lui indiqua même diverses caractéristiques de sa lune natale alors qu’elle grossissait, devenait une boule jaune, tachetée, farouche, qui flottait devant l’énorme face éclairée de Jupiter. Les deux sphères offraient des aspects bigarrés, mais de tonalités différentes et très diversement mêlées sur leur surface. Jupiter était tout en bandes pastel, ses tourbillons visqueux festonnant les frontières de ces bandes de circonvolutions magnifiques, comme un chou vu en coupe ; alors que Io était une boule jaune sulfureuse, intense, tavelée çà et là d’éclaboussures – principalement noires, blanches ou rouges, mais comprenant un large anneau orange autour d’un monticule blanchâtre. Un volcan massif, appelé Pele Ra, lui apprit Héra. Elle lui indiqua l’ombre de Io sur la face de Jupiter, si ronde et noire qu’elle avait l’air artificielle, comme un grain de beauté qu’on aurait collé sur sa face.
Alors qu’ils approchaient de la petite boule infernale qui était le foyer natal d’Héra, une aura bleue commença à vaciller autour d’eux.
— Qu’est-ce que c’est ? demanda Galilée.
— Nous approchons de Jupiter, ce qui génère des champs magnétiques et des radiations d’une puissance infinie. Nous devons créer des champs pour les contrer afin qu’elles ne nous tuent pas instantanément. En nous déplaçant rapidement, nous faisons interagir les deux champs, créant l’aura que vous voyez.
Galilée hocha prudemment la tête. Grâce au didacticiel de mathématiques d’Aurore, il était à peu près sûr de comprendre le phénomène au moins aussi bien qu’Héra elle-même. Mieux valait probablement ne pas le lui faire remarquer. Mais le fait qu’elle n’en ait pas conscience le mettait de mauvais poil.
— Comme une boule de feu, dit-il.
— D’une certaine façon.
— Comme les étincelles qu’on provoque en frottant deux morceaux d’ambre l’un contre l’autre.
Elle lui jeta un coup d’œil.
— Laissez tomber.
Ils firent du rase-mottes au-dessus de la surface torturée de la lune, passèrent devant le continent volcanique Ra Patera, où elle l’avait emmené lors de sa visite précédente. Des anneaux rouges entouraient plusieurs des volcans ; Héra lui expliqua que c’étaient les dépôts de leurs éjectas.
— Il y a près de quatre cents volcans en activité.
Ils laissèrent Ra derrière eux, continuèrent à descendre vers les plaines stériles qui formaient la principale couleur de Io – un soufre brûlé, verdi par endroits comme du vieux bronze, et criblé partout par des volcans pareils à des furoncles. Certains étaient de grands cônes élevés, d’autres de longues fissures ; certains étaient blancs comme neige, d’autres d’un noir de poix. Il n’y avait pas de corrélation entre la morphologie et la couleur, ce qui rendait la topologie du terrain impossible à comprendre. Un cratère d’impact occasionnel ajoutait à la confusion topographique, jusqu’à ce que, dans de nombreuses zones, Galilée ait du mal à distinguer le haut du bas. Les différents minéraux que les volcans rejetaient, en panaches de fumée, ou en fleuves de différentes épaisseurs et viscosités, expliquaient, lui dit Héra, leur variété déconcertante et hideuse. La majeure partie de la surface de la lune était trop chaude et trop visqueuse pour qu’on bâtisse dessus, ou même pour qu’on y marche.
— En beaucoup d’endroits, si on essayait de marcher, on s’enfoncerait droit dans le sol.
Seuls les hauts massifs de volcans géants, endormis, se dressaient suffisamment au-dessus de la chaleur du magma pour se refroidir, et servir d’îlots rocheux dans un océan de lave croûteuse.
Lorsqu’ils arrivèrent du côté de la lune situé à l’opposé de Jupiter, Héra amorça la manœuvre de descente de son vaisseau. Elle ralentit jusqu’à ce qu’elle puisse laisser tomber l’appareil à la verticale au milieu d’un cratère petit mais profond, plein d’un lac de lave orange, liquide. Alors qu’ils descendaient en dérivant, à la hauteur du bord du cratère, Galilée eut une vue rapprochée de la surface de la lune qui s’élevait derrière. Une lune inconcevablement bosselée. La ressemblance du paysage avec l’idée qu’il se faisait de l’enfer était stupéfiante. Il se souvenait, maintenant ; c’était le paysage dans lequel il avait vu son alter ego dans les flammes. De jaunes panaches de soufre surgis de failles orange bouillonnantes s’élevaient vers le ciel, décrivaient des courbes sur le fond noir, étoilé, et retombaient en lents rideaux d’écume. Il avait entendu dire que le cratère intérieur de l’Etna était ainsi, son plancher un lac de lave orange, furieux, encroûté d’excroissances noires ratatinées sous les vapeurs toxiques, fumantes. Dans L’Enfer, Virgile conduisait Dante aux Enfers en passant par l’Etna, empruntant des grottes et des tunnels qui n’étaient pas remplis de lave. Maintenant, sa propre Virgile stupéfiante l’y conduisait pour de vrai. Leur petit vaisseau, transparent pour eux, les maintenait en vol stationnaire au-dessus du lac de feu.
— Qu’allez-vous faire là ? demanda-t-il.
— Me cacher, en attendant mes amis de Ra. Nous avons résolu d’arrêter Ganymède et ses partisans. Leur base est située sur Loki Patera, et nous aurons du mal à nous en approcher sans qu’ils nous voient et prennent la fuite.
— Vous devez les prendre par surprise.
— Oui.
— Parce que vous avez l’intention de les emprisonner ?
— Eh bien, au moins de les retenir sur Io. De les priver de la possibilité de repartir. Le Synoekismus nous y a autorisés à cause des menaces de Ganymède. En réalité, on nous a demandé de le faire. Comme les Ganymédiens ont fondé une base sur Io, le Conseil peut faire comme si c’était notre problème. Nous laissant imaginer la façon d’opérer. Cela provoque un certain désaccord tactique en ce moment, même parmi mes partisans.
— Ce Loki Patera, c’est un volcan actif, avec un lac de roche fondue dans son cratère ?
— Oui, en vérité. C’est l’une des plus grandes de toutes les calderas, et ces temps-ci elle projette un sacré panache de soufre.
— Et vous avez dit que l’intérieur de Io était complètement en fusion ?
— Oui, c’est vrai, à la base. Cela dit, la pression fait du noyau une espèce de solide, évidemment.
— Si je comprends bien, ces chambres de roche liquide se rejoignent sous la surface pour se mêler les unes aux autres ?