— Sûre et certaine.
Elle étala une fine feuille argentée sur la lave et ils rampèrent dessus, roulant rapidement vers le milieu pour éviter que le bord de la feuille ne s’enfonce trop profondément dans la roche en fusion. Ils se blottirent au centre, et Galilée s’aperçut que la friction de la feuille étalée sur la roche les supporterait à la surface, pour un moment du moins.
Elle tapota la feuille devant elle.
— Mettez-vous dans le champ de l’intricateur, dit-elle en tirant la boîte de l’espèce de sac à dos intégré à son scaphandre.
Ils s’assirent en tailleur, les genoux se frôlant, s’enfonçant assez lentement dans la couverture. Elle posa la boîte carrée, plate, entre eux et pianota sur la surface. Finalement, elle releva les yeux et ils se regardèrent à travers leurs visières.
— Vous devriez peut-être venir avec moi, dit Galilée.
— Il faut que je reste ici. Je dois m’occuper de tout ça. La situation nous échappe totalement, comme vous pouvez le voir.
— Vous êtes sûre que ça va aller pour vous ?
— Oui. Les miens sont en route. Ils mettront un petit moment à arriver, mais ils arriveront à temps, si vous ne m’entraînez pas vers le bas avec votre poids. Maintenant, préparez-vous à repartir. Je n’ai pas de substance amnésiante avec moi, alors vous vous rappellerez tout ça. Ce sera bizarre. Il se pourrait que ce soit pénible, mais…
Elle haussa les épaules. Il n’y avait pas d’alternative.
— Vous me ferez revenir quand vous pourrez ?
Encore un bref instant, un regard échangé…
— Oui. Maintenant, ajouta-t-elle en pianotant sur le teletrasporta. Allez-y.
13
Toujours déjà
13.1
Allongé, tout grelottant, dans le jardin, Galilée regarda autour de lui. Il était là, et il regardait autour de lui. C’était juste avant le lever du soleil, à Bellosguardo. Dans la lumière de l’aube, les citrons brillaient sur leurs branches comme de petites Io.
Cartaphilus était assis par terre à côté de lui, emmitouflé dans une couverture. Il en avait jeté une autre sur la silhouette recroquevillée de Galilée. Celui-ci croassa quelque chose. Cartaphilus acquiesça et lui donna une tasse de vin allongé d’eau. Galilée s’assit, vida la tasse et lui fit signe qu’il en voulait davantage. Cartaphilus remplit la tasse au moyen d’une cruche.
Galilée but encore. Il cilla, regarda autour de lui en humant l’air, puis écrasa un grumeau de terre dans sa main. Il regarda le citronnier avec curiosité, se pencha sur le gros pot de terre cuite où il poussait.
— Je suis parti longtemps ?
— Toute la nuit.
— Pas plus ?
— Ça vous a paru plus long ?
— Oui.
Cartaphilus haussa les épaules.
— Vous absence a duré plus longtemps que d’habitude.
Galilée le regardait.
Cartaphilus soupira.
— Elle ne vous a pas donné la substance amnésiante.
— Non. Ils étaient trop occupés à se battre. J’ai laissé Héra sur Io, à s’enfoncer dans la lave ! Tu la connais ?
— Je la connais.
— Bon. Je veux repartir l’aider. Tu peux me renvoyer là-bas ? Tout de suite ?
— Pas tout de suite, maestro. Vous devez manger et vous reposer.
Galilée réfléchit.
— Je suppose qu’il faut que je lui laisse le temps de se sortir de ce merdier, de toute façon. Si elle y arrive. Mais bientôt.
Cartaphilus hocha la tête.
Galilée lui enfonça un doigt dans les côtes.
— Ton étranger, ce Ganymède, tu savais que c’était une espèce de Savonarole ? Que son culte est décrié par tous les autres Jupitériens, et qu’ils sont en train de se battre ?
— Oui, j’en ai bien conscience. Si je reste dans le champ complémentaire, je peux voir ce qui se passe là-bas, grâce à ça, fit-il avec un geste en direction du teletrasporta. Quant à Ganymède, je ne suis plus des siens. Je me contente de m’occuper du dispositif. Je le surveille. La situation, autour de Jupiter, est en constante évolution. Les gens de pouvoir ne sont pas les mêmes. Leur attitude envers l’intrication a changé.
— Il y a longtemps que tu t’occupes de cette extrémité du teletrasporta ?
— Trop longtemps.
— Combien de temps ? insista Galilée.
Cartaphilus agita la main.
— N’en parlons pas tout de suite, maestro. J’ai veillé toute la nuit, je suis fatigué.
Galilée eut un énorme bâillement.
— Moi aussi. Je suis épuisé. Aide-moi à me mettre debout. Mais plus tard il faudra que nous parlions.
— C’est sûr.
Cet hiver-là, Galilée fut plus gravement malade que jamais, et il resta au lit pendant des mois, se tordant et gémissant de douleur. À certains moments, il poussait des cris furieux. À d’autres, il était pris de tremblements épileptiques, ou parlait en latin comme s’il conversait avec un être invisible, l’air impliqué et curieux, surpris, humble, et même suppliant – autant d’intonations que sa voix ne prenait jamais quand il parlait au commun des mortels, avec qui il était toujours tellement péremptoire et sûr de lui.
— Il parle avec les anges, s’aventura à dire Salvadore, un des serviteurs.
Le garçon était souvent trop effrayé pour entrer dans sa chambre. Giuseppe trouvait ça drôle.
— C’est juste qu’il ne veut pas travailler, marmonna la Piera, ce matin-là.
Elle faisait irruption dans sa chambre, dans quelque état qu’il soit, et exigeait qu’il mange, qu’il boive du thé, qu’il renonce au vin. Quand il avait conscience de sa présence, il la maudissait, d’une voix rauque, sèche. Il n’en alla pas différemment cette fois-ci :
— J’ai l’impression d’entendre ma mère. Ma mère sous la forme répugnante d’une cuisinière en forme de boulet de canon.
— Et là ? Qui c’est qui parle comme votre mère ? Buvez quelque chose, ou crevez en gémissant.
— Foutez le camp, tous. Foutez-moi la paix. Laissez-moi à boire et tirez-vous. J’avais une vraie vie, dans le temps ! Je parlais avec des vraies gens ! Et voilà que je suis là, piégé avec une bande de pourceaux !
Certains jours, assis bien droit dans son lit, il écrivait fébrilement, noircissant page sur page. Les choses qu’il disait étaient de plus en plus étranges. Dans une lettre à la grande-duchesse Christine, on pouvait lire :
Le livre ouvert des deux recèle des mystères si profonds et des concepts tellement sublimes que le travail et les études de centaines des plus brillants esprits, pendant des milliers d’années d’investigations ininterrompues, n’en ont toujours pas fait le tour. Cette idée me hante.
Une autre fois, il quitta son lit où il était à demi-conscient, et alla à sa table en disant « Excusez-moi. Il faut que je note ça », d’une voix apaisée qu’aucun d’entre nous n’avait jamais entendue jusqu’alors. Là, il écrivit à un correspondant appelé Dini – en des termes qui rappelaient le Kepler dont il s’était toujours gaussé :
J’ai déjà découvert une génération permanente de substances sombres dans le corps solaire, qui apparaissent à l’œil sous la forme de taches très noires, lesquelles sont ensuite absorbées et dissoutes, et je me suis demandé si elles ne pourraient être considérées comme une partie de la nourriture (ou bien de ses excréments) dont certains anciens philosophes pensaient que le Soleil avait besoin pour se nourrir. En observant régulièrement ces substances noires, j’ai démontré comment le corps solaire tournait nécessairement sur lui-même, et j’ai aussi spéculé combien il était raisonnable de croire que le mouvement des planètes autour du Soleil dépendait d’un tel mouvement…