Après quoi il avait regagné son lit pour replonger dans une sorte de coma. Mais c’était là, en toutes lettres : il disait à un étranger que le Soleil était une créature vivante, qui mangeait et chiait, et faisait tourner les planètes autour d’elle par sa rotation, comme des bracelets qui auraient été attachés à une toupie. Était-ce de l’hérésie, était-ce de la folie ? Ne pouvait-il s’en empêcher ? Il devait savoir qu’il était dangereux de confier ce genre de réflexions par écrit après l’avertissement de Bellarmino, mais il semblait impuissant à se retenir, sous l’emprise d’une compulsion que personne ne pouvait comprendre. Il se contentait de dormir quelques heures par nuit et parlait dans son sommeil.
Un matin, il se tira du lit et alla prendre Cartaphilus par le collet. Ses grosses pattes sur le cou du vieillard, il lui dit :
— Va chercher ton teletrasporta, vieil homme. Il faut que je retourne là-haut, auprès d’Héra. Tout de suite.
Cartaphilus ne pouvait faire autrement que de lui obéir, mais ça ne lui plaisait pas.
— C’est une mauvaise idée, maestro. Il faut que l’autre extrémité soit prête à vous recevoir…
— Fais-le quand même. Il y a un problème. Il y en a peut-être un là-haut aussi, mais ici, c’est certain. Il y a un truc qui ne va pas dans ma tête.
Cartaphilus alla vers le réduit où il dormait et en revint avec la boîte d’étain, petite mais lourde, qui avait remplacé depuis quelques années déjà le télescope de Ganymède. Il s’affaira sur ses boutons pendant un certain temps tout en ronchonnant.
— Mettez-vous à côté, dit-il.
Galilée s’assit auprès de la boîte en déglutissant malgré lui. Où pouvait-elle bien être, maintenant ? Et si le teletrasporta se trouvait au fond d’un lac de roche liquide ?
Il ne se passa rien.
— Allez ! fit Galilée.
— J’essaie, répondit Cartaphilus en secouant la tête. Il n’y a pas de réponse. Il n’atteint pas l’autre boîte de résonance. Je me demande si elle ne l’a pas mise hors service…
— Je me demande si elle ne s’est pas noyée dans la lave, rectifia Galilée. Avec Héra en prime. Il faut pourtant que j’y retourne ! fit-il avec un frisson. Il y a un problème ici.
— Que voulez-vous dire ?
— Je… quand j’étais là-bas, la dernière fois, j’ai suivi un cours de mathématiques, grâce au didacticiel d’Aurore… tu la connais ? Non ? Une merveilleuse mathématicienne. Ses machines m’ont donné un cours. Elles t’immergent dans les mathématiques proprement dites, c’est comme de voler. Tu l’as fait ?
Cartaphilus secoua la tête.
— Eh bien, tu aurais dû. J’ai découvert qu’ils avaient des immersions qui les renseignent sur les mathématiciens du passé, grâce auxquelles, par exemple, on pouvait rencontrer, ou même habiter à l’intérieur d’Archimède, d’Euclide, et d’Archytas, et qu’il y en avait une pour moi. Je l’ai donc suivie. J’ai suivi cette immersion. J’étais juste curieux de voir ce que cela m’apprendrait sur moi. Mais ce n’était pas ce que je pensais. C’était plus qu’une biographie. On y vivait, mais on y vivait tout en même temps. J’ai vu ma vie ! Ils l’avaient enregistrée !
Cartaphilus soupira.
— Quand ils ont commencé à fabriquer les intricateurs, ils ont fait des tas de choses, pendant des années et des années. Et notamment de l’ingénierie événementielle, de la mnémostique. Il a fallu pas mal de temps pour que les gens s’y opposent…
— Eh bien, je comprends qu’ils l’aient fait. J’en ai trop vu, ajouta-t-il avec un frisson. Ce n’était pas seulement le fait d’apprendre un… un destin funeste, dans un lointain futur. C’était… tout.
— Pourquoi ne l’avez-vous pas arrêté ?
— Je l’ai fait ! Mais pas avant d’en avoir trop vu. Maintenant, je sais ce qui va se passer. Jour par jour, je veux dire. Je suis sûr de tout savoir, mais je ne peux pas en avoir totalement conscience avant que ça se produise. Seulement ça s’accumule là, derrière chaque moment, chaque pensée…
Sa poigne, sur le bras de Cartaphilus, était comme une pince d’acier.
— Quand j’étais là-haut, ça n’avait pas l’air important. Et maintenant, si.
— Alors, faites autre chose, suggéra Cartaphilus.
Il allait y laisser le bras, tellement Galilée serrait fort.
— J’ai essayé, gémit Galilée. Mais ça n’a pas marché. L’autre chose, c’est ce que j’ai déjà fait. Je me suis suivi moi-même, comme à quelques pas de distance. C’est horrible.
— Comme des Rückgriffe ?
— Qu’est-ce que c’est ?
— C’est un mot allemand qui signifie « renvois ».
Galilée secoua la tête.
— Ce serait plutôt des prémonitions.
— Syndetos veut dire « liés ensemble », et donc un asyndète, c’est quand les liens entre les choses disparaissent. Les Français appellent ça le « jamais-vu ».
— Non. Il n’y a pas mieux connecté que moi.
— Du déjà-vu, alors – les Français ont tout un vocabulaire.
— Oui. On pourrait dire ça. Bien qu’il s’agisse moins de voir que de ressentir. Déjà-ressenti. Toujours déjà. Allez… essaye encore. Envoie-moi là-bas.
Cartaphilus manipula son instrument.
— Pas de réponse, dit-il au bout d’un instant. Elle est peut-être occupée ailleurs. Nous réessaierons plus tard, maestro. Vous me tuez le bras.
Galilée le lâcha et s’effondra auprès de lui, à bout de forces.
— Et merde ! J’espère qu’elle va bien. Tout ça finira par me tuer plus vite que n’importe quoi, ajouta-t-il avec un gros soupir.
Nous avons tous sept vies secrètes. La vie de l’excrétion ; le monde des fantasmes sexuels inappropriés ; nos vrais espoirs ; notre terreur de la mort ; notre expérience de la honte ; le monde de la douleur ; nos rêves. Ces vies, personne en dehors de nous ne les connaît. La conscience est solitaire. Tout le monde vit dans l’univers-bulle qu’il a sous le crâne, seul.
Galilée se débattait contre cette nouvelle maladie, cette faculté qui était un handicap, seul.
Certains de ses amis étaient comme la Piera, et se demandaient si ses maladies ne tombaient pas, par hasard, un peu trop bien. Parce qu’il se trouve que, dans les premiers mois de 1619, d’autres comètes étaient apparues dans le ciel nocturne, alarmant tout le monde. Pendant un moment, on ne parla plus que de cela, et ce phénomène d’un autre monde remplit tous les horoscopes et les pages des Avvisi. Évidemment, les astronomes et les philosophes devaient donner leur avis sur ces apparitions, et naturellement tout le monde attendait, comme autrefois, d’entendre ce que le célèbre astronome des Médicis avait à en dire.
Les dominicains étaient aux aguets, et les oreilles des jésuites grandes ouvertes ; tout ce que Galilée dirait ou écrirait finirait par être rapporté au Saint-Office de l’Index, et à la Sacrée Congrégation. Quant aux comètes qui étaient apparues quelques années auparavant, coïncideraient-elles avec les cosmologies ptolémaïque ou copernicienne, et comment ? Ce n’était pas évident – mais ce qui était indéniable, c’est qu’elles étaient dans le ciel. Le fait que Galilée soit malade au point de ne même pas pouvoir sortir sur sa terrasse, le soir, pour y jeter un coup d’œil, tombait (de l’avis général) vraiment à pic ! Galilée, le plus grand astronome du monde ! Une poule mouillée.