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— Envoie-moi Cartaphilus, dit-il à la Piera alors qu’elle lui apportait à manger et du vin, à la fin d’une longue journée d’écriture et de jurons.

Lorsqu’il eut fini de manger, en observant chaque biscuit et pilon de chapon comme s’ils étaient complètement nouveaux pour lui, le vieux serviteur se tenait devant lui.

Galilée l’examina avec lassitude.

— Dis-m’en davantage sur le déjà-vu.

— Il n’y a pas grand-chose à en dire. C’est une expression française, évidemment. La langue française s’est toujours montrée très analytique et précise en matière d’états mentaux, et ce sont les Français qui vont développer ces expressions. Le déjà-vu est le sentiment que quelque chose s’est déjà produit auparavant. Le presque-vu est le sentiment qu’on a presque, mais pas tout à fait, compris quelque chose, généralement quelque chose d’important.

— J’éprouve ça tout le temps.

— Mais de façon mystique, je veux dire. Un moment de « je l’ai sur le bout de la langue » existentiel vraiment important.

— Assez souvent alors. Je me sens comme ça assez souvent.

— Enfin, le jamais-vu est une soudaine perte de compréhension de toute chose, même du simple quotidien.

— J’ai aussi ressenti ça, dit pensivement Galilée. J’ai ressenti tout ça.

— Oui. Comme chacun de nous. Quand certains Français ont rédigé une encyclopédie des expériences paranormales, ils ont décidé de ne pas y inclure le déjà-vu, parce qu’il était tellement commun qu’il ne pouvait être considéré comme paranormal.

— Ça, c’est sûr. Pour le moment, j’y suis coincé tout le temps.

Cartaphilus hocha la tête.

— Pourquoi ne vous a-t-elle pas donné de substance amnésiante quand elle vous a renvoyé ?

— Elle n’en a pas eu le temps ! J’ai failli ne pas m’en sortir vivant. Je te l’ai dit, je dois y retourner. Héra a des problèmes. Ils en ont tous. Ils ont besoin d’une force extérieure comme arbitre.

— Je ne peux pas le faire sans qu’ils interviennent de leur côté. Vous le savez.

— Je ne le sais pas. Je veux que tu me renvoies là-bas. Je ne peux pas supporter ça, c’est une véritable torture. Ça va me tuer.

— Bientôt, dit le vieil homme. Pas tout de suite. Je le redemanderai, mais pour l’instant il n’y a pas eu de réponse. Ça peut prendre un certain temps. Mais ça n’aura pas d’importance, en fin de compte, si vous voyez ce que je veux dire.

Galilée le foudroya du regard.

— En réalité, non, je ne vois pas.

Cartaphilus ramassa une assiette vide.

— Ça viendra, maestro. Vous comprendrez ou non, mais on ne peut rien y faire dans l’immédiat.

Et, comme d’habitude, il s’éclipsa lâchement.

La dernière lettre de Maria Celeste était arrivée. Il va l’ouvrir.

Le fait que vous ayez laissé, messire, les jours passer sans nous rendre visite a suffi pour susciter chez moi la crainte que le grand amour que vous nous avez toujours témoigné ait pu quelque peu diminuer. Je suis encline à croire que vous repoussez constamment la visite à cause de la piètre satisfaction que vous retirez de votre venue ici, non seulement parce que nous ne savons tout simplement, ni l’une ni l’autre, comment vous faire passer un meilleur moment, probablement à cause de ce que je dois appeler notre incapacité, mais aussi parce que les autres nonnes, pour d’autres raisons, sont incapables de vous distraire suffisamment.

— Chargez des vivres sur la mule ! lança Galilée aux garçons. Soyez prêts d’ici une heure. Allez !

Galilée arpentait depuis longtemps son propre petit chemin au sommet des collines qui séparaient Bellosguardo du couvent de San Matteo, à Arcetri. Chaque fois qu’il y allait, à pied ou à cheval, il remplissait un panier de toute la nourriture qu’il faisait pousser dans les immenses jardins de Bellosguardo. Par considération pour les nonnes, il s’était mis à cultiver des plantes vivrières de base, et c’est ainsi que ce matin-là la mule fut chargée de sacs de haricots, de lentilles, de blé et de pois chiches ; ainsi que de courgettes et des premières courges. Il ajouterait un bouquet de lupins qu’il trouverait aux alentours de la piazza. Le printemps était déjà bien avancé ; Galilée avait manqué une bonne partie de l’année.

Assurément, ce matin-là était l’un de ceux qu’il avait déjà vécus : la mule, les collines, les garçons devant lui, Cartaphilus derrière, tout ça sous le ciel que la journée amènerait : ce serait des nuages d’altitude, pareils à des flocons de laine cardée. L’automne précédent, ils avaient commencé, Maria Celeste et lui, à travailler ensemble sur des gelées et des fruits confits, afin que les deux maisons disposent d’un régime varié et agréable ; c’est pourquoi, accroché sur les flancs de la mule, on trouvait également un sac de citrons, de cédrats et d’oranges. Ces fruits lui faisaient toujours penser à de petites Io.

En chemin, Cartaphilus resterait bien en arrière, et de toute façon c’était un matin bien trop beau pour que Galilée ait envie de lui parler. Les collines de mai étaient vertes sous un ciel d’argent. Ils arriveraient à San Matteo juste après midi. Les règles du couvent interdisaient aux étrangers d’entrer dans la plupart des bâtiments, et les nonnes n’avaient pas le droit de sortir ; normalement, il devait y avoir un écran entre elles et les visiteurs. Mais, au fil des années, l’écran s’était peu à peu rétréci à la taille d’une barrière qui arrivait à mi-corps, avant d’être finalement tout à fait supprimé, de sorte que Galilée et sa fille pouvaient s’embrasser, puis s’asseoir côte à côte dans l’entrée de la porte et regarder l’allée, Maria Celeste le tenant par la main.

Ces temps-ci, elle était encore plus mince que du temps où elle était petite fille, mais elle était toujours vive et pleine d’allant, et visiblement attachée à son père, qui faisait office pour elle d’une sorte de saint patron. Contrairement à elle, Livia, maintenant sœur Arcangela, était plus morne et plus en retrait que jamais, et ne sortait jamais du dortoir pour voir Galilée. D’après certains rapports, il semblait que la nourriture était la seule chose qui l’intéressât, ce qui pour une Clarisse n’était pas un bon point.

Maria Celeste, qu’il continuait à appeler Virginia lorsqu’il pensait à elle, serait plus que joyeuse de le voir ce jour-là. Elle l’interrogerait de façon répétée sur sa santé, et paraîtrait surprise qu’il ne veuille pas en parler. Il verrait que c’était l’un des principaux sujets de conversation au couvent, peut-être l’un des seuls. Comment elles allaient. Si elles n’avaient pas trop chaud ou trop froid, et, comme toujours, si elles avaient faim. Il devrait apporter de plus gros paniers de nourriture. Il avait renoncé à essayer de glisser à ses filles des cadeaux qu’il ne pouvait faire aux autres religieuses ; Maria Celeste avait l’impression que ce n’était pas bien. Alors s’il voulait les aider, Arcangela et elle, il devait les aider toutes. Or ça, il n’en avait pas les moyens.

Ils bavarderaient en partageant leur dîner avec l’abbesse, et puis il serait temps de partir, s’ils voulaient rentrer à Bellosguardo avant la nuit.

Sur la mule, sur le chemin du retour, il resterait silencieux, comme d’habitude. Il ferait la vilaine tête qu’il faisait toujours quand il pensait à sa famille ou à l’argent ; peut-être étaient-ils tout simplement indissociables, cette expression et lui. La pension annuelle des Médicis était de mille couronnes, plus que le grand-duc ne payait qui que ce fût, en dehors de son secrétaire et de ses généraux, et pourtant ce n’était pas encore suffisant. Ses dépenses ne cessaient de croître. En grande partie à cause de sa famille. Il entretenait la vieille gargouille, évidemment. Sa sœur Livia, qui, pour se marier, avait quitté le couvent où elle était entrée, n’avait pas réussi à empêcher son odieux mari, Landucci, de l’abandonner. Et cela après qu’il eut fait un procès à Galilée pour le non-paiement de ce qui était en réalité la part de sa dot due par son frère. Livia était venue se réfugier chez Galilée, puis elle était morte alors qu’il était à Rome ; morte le cœur brisé, disaient les domestiques. Maintenant, Galilée devait s’occuper de ses enfants. Et Landucci le poursuivait à nouveau pour non-paiement de la part de la dot qui incombait à Michelangelo – qui parlait de déjà-vu, déjà ? – alors qu’il avait lui-même mis fin au mariage, que la femme qu’il avait abandonnée était morte, et que Cosme avait donné une dispense à Galilée. Entre-temps, son invertébré de frère lui avait envoyé sa propre femme et ses sept enfants alors que lui-même restait à Munich, où il continuait à essayer de gagner sa vie comme musicien. Ça, c’était une famille…