Il ne donnait pas de conférences à la cour de Florence. Il n’écrivait pas de livres. Il ne procédait à aucune expérience, aucune démonstration. Il ne voulait même pas aller à Venise pour le Carnaval ; il prétendait ne jamais avoir aimé le Carnaval, ce qui était bizarre, parce que tout le monde se rappelait combien il s’y était amusé, au bon vieux temps ; combien il avait aimé toutes ces fêtes, toutes ces réjouissances. Certains, dans la maison, disaient pour ironiser qu’il comprenait que ça marquait le début du Carême, qu’il n’avait certes jamais aimé ; d’autres disaient que c’était parce que ça lui rappelait trop son bandage herniaire en fer. Quoi qu’il en soit, maintenant, chaque fois qu’on parlait devant lui du Carnaval, il avait l’air troublé, presque paniqué.
Une nuit, incapable de dormir, il sortit s’asseoir sur la piazza et regarda Saturne dans un télescope. Jupiter n’était pas dans le ciel. Saturne semblait être une espèce d’étoile triple, étrangement grosse et scintillante, projetant non des rayons fulgurants mais des articulations bulbeuses qui la faisaient ressembler à une tête avec des oreilles. Il l’avait vue pour la première fois en 1612, et puis il avait regardé les oreilles disparaître au fil des ans, et Saturne était devenue une sphère comme Jupiter. Maintenant, les oreilles commençaient à réapparaître, et il pouvait écrire à Castelli qu’il s’attendait à les voir totalement en 1626. Elles n’étaient pas encore là, mais c’était en cours. C’était bizarre.
Mais Galilée était écrasé par un tel poids qu’il ne vibrait plus comme autrefois en voyant ce spectacle, et encore moins ne tintait. Il y avait bien des années qu’il n’avait pas sonné comme une cloche à la découverte d’une nouvelle chose. En vérité, ce qu’il voyait par son télescope n’était pour lui que désenchantement du fait de tout ce qu’il avait vu au cours de ses visites proleptiques sur Jupiter. Les gens habitaient les étoiles, et pourtant ils étaient toujours aussi minables, stupides et bagarreurs – plus grouillants de vices, plus pervers et dépravés que jamais. C’était horrible.
Il prenait son luth et jouait un air composé par son père, qu’il appelait « Désolation ». Son père, si calme, si effacé. Bon, imaginez ce que cela avait dû être de vivre avec Giulia pendant toutes ces années. Si valables qu’aient été ses raisons, elle n’était pas saine d’esprit. Plus tard, les mnémosynes pourraient aider les fous, et le caractère des individus en général serait lissé par la société comme sur un tour de potier. Mais, à son époque, ils étaient taillés au burin et à la hache, et les dingues étaient vraiment dingues. Vivre avec l’un d’eux ne vous laissait d’autre choix que de vous mettre à l’écart, d’une manière ou d’une autre. Sauf qu’on ne pouvait pas vraiment disparaître. Une partie de soi restait forcément dans le monde. Ce qui expliquait cette mélodie, la plus triste qu’il ait jamais entendue. Son vieux, assis là, à la table, les yeux baissés alors que le rouleau à pâtisserie s’abattait sur lui. Vincenzio essayait parfois de discuter avec elle, sur un ton d’abord raisonneur, puis acerbe, enfin en gueulant comme elle, mais toujours moitié moins vite qu’elle. Sa pensée était un adagio alors que la pensée et la langue de sa femme étaient toujours presto agitato. Non qu’il fût stupide, c’était même plutôt le contraire ; c’était un bon musicien, un bon compositeur, et l’un des plus grands experts de tous les temps en théorie et en philosophie de la musique. Il avait écrit sur le sujet des livres admirés dans toute l’Italie. Et pourtant, dans sa propre maison, les disputes nocturnes montraient on ne peut plus cruellement combien il n’était en fait que le deuxième plus intelligent de la maisonnée – voire même, après le cinquième anniversaire de Galilée, le troisième. Cela avait de quoi vous fendre le cœur. Et il en était mort. Sans cœur, on mourait. Sa dernière chanson était une espèce de confession ultime, une absolution, un testament. Une de ses pensées survivantes, qui continuait d’errer en ce bas monde.
Dans les ombres, sous l’arcade, il y eut un mouvement. Quelqu’un allait de-ci de-là, en ruminant.
— Cartaphilus !
— Maestro.
— Viens ici.
Le vieux s’approcha en tramant la savate.
— Que puis-je faire pour vous, maestro ?
— M’apporter des réponses, Cartaphilus. Assieds-toi là, à côté de moi. Que fais-tu debout si tard ?
— J’avais envie de pisser. C’est la réponse que vous attendiez ?
Le ricanement de Galilée, une suite de sourds « Huh huh huh », pareille au halètement d’un sanglier.
— Non, dit-il. Assieds-toi.
Il tendit la cruche de vin au vieil homme.
— Bois.
Cartaphilus avait déjà bu, ce qui sauta aux yeux lorsqu’il s’effondra d’un bloc, en gémissant, sur l’un des gros oreillers de Galilée, tout en s’asseyant en tailleur. Il fit rouler la cruche jusqu’au creux de son coude, but longuement.
— Quel âge as-tu, Cartaphilus ?
Un autre gémissement.
— Comment pourrais-je le dire, maestro ? Vous savez comment c’est.
— Depuis combien d’années es-tu en vie, c’est tout.
— Dans les quatre cents.
Galilée siffla tout bas.
— C’est vieux.
Cartaphilus hocha la tête.
— À qui le dites-vous…
Il s’octroya une nouvelle rasade.
— Jusqu’à quel âge vivez-vous, les gars ?
— On ne sait pas trop, à ce qu’il me semble. Je crois que les plus vieux ont six ou sept cents ans. Mais ils ont toujours bon pied bon œil.
— Et depuis combien de temps te trouves-tu ici, en Europe, avec le teletrasporta ?
— Depuis 1409.
— Si longtemps que ça ! fit Galilée en le regardant, les yeux ronds. Où es-tu apparu ? Es-tu venu là avec la première arrivée de la chose ? Et comment est-elle arrivée ici, alors qu’elle n’était pas là pour s’y faire venir ?
Le vieil homme leva la main.
— Vous connaissez les gitans ?
— Évidemment. On dit que ce sont des Égyptiens nomades, de même que tu es censé être le juif errant. Ils viennent dans les villes et volent des choses.
— Exactement. Sauf qu’en réalité ils sont venus d’Inde, en passant par la Perse. Les Zott, les tziganes, les Zigeuner, les Roms, et ainsi de suite. Quoi qu’il en soit, nous avons prétendu être une tribu de ces gens, en Hongrie, en 1409. Nous sommes à l’origine de ce que les romanichels appellent o xonxano baro, le grand tour. En ce temps-là, on avait une attitude différente envers les pénitents. Nous nous sommes rendu compte que nous pouvions aller de ville en ville et raconter que nous étions des nobles de la Basse Égypte qui s’étaient brièvement adonnés au paganisme puis reconvertis au christianisme, et qu’à titre de pénitence nous devions errer sans domicile et mendier l’aide des étrangers. Nous pouvions même prétendre avoir accidentellement offensé le Christ en personne, ce qui nous valait d’être obligés d’errer pour l’éternité, en demandant l’aumône –, ça marchait tout aussi bien. Nous avions également une lettre de recommandation de Sigismund, roi des Romains, demandant aux gens de nous héberger et de nous traiter charitablement. D’où les Roms. Et nous pouvions dire l’avenir avec une précision stupéfiante, comme vous pouvez l’imaginer. Ces trucs marchaient donc partout où nous allions. Nous pouvions raconter n’importe quoi. Parfois, nous disions qu’on nous avait ordonné d’errer pendant sept ans, et que pendant ces sept années nous avions le droit de voler sans être punis. Et même ça, ça marchait. Les gens étaient crédules.