Galilée, surpris, le regarda attentivement.
— Mais quelle tristesse ! Quelle culpabilité !
— Oui. Un crime.
— Enfin, soupira Galilée, ça doit être dans le passé. Maintenant c’est maintenant.
— Mais le crime se poursuit. Et moi, j’en suis réduit… à faire avec.
Galilée fronça les sourcils.
— Tu sais ce qui m’arrive ? Tu essaies de le faire arriver ? Tu l’as déjà fait arriver ?
Le vieil homme leva la main tel un mendiant parant un coup.
— Je n’essaie rien, maestro. Vraiment. Je suis là, c’est tout. Je ne sais pas ce que je devrais faire. Et vous ?
— Non.
— N’en sommes-nous pas tous là ?
Les amis de Galilée, et surtout les Lynx, voulaient qu’il réponde aux attaques portées contre lui dans l’ouvrage sur les comètes publié sous le nom de Sarsi, qui était, à ce que tout le monde lui disait, le pseudonyme du jésuite Orazio Grassi. Galilée avait longtemps évité d’écrire cette réponse, sentant qu’il n’avait rien à y gagner, et beaucoup à y perdre. Même à présent, il n’était pas prêt à s’y risquer, et se plaignait de la situation. Mais Paul V étant parti et Bellarmino aussi, les amis de Galilée à Rome étaient convaincus qu’une nouvelle opportunité s’offrait à eux. Et Galilée était leur Achille dans la guerre continue contre les jésuites.
Galilée ignora la plupart de ces incitations à passer à l’action, mais une lettre de Virgilio Cesarini, un jeune aristocrate qu’il avait rencontré à l’Académie des Lynx, lors de son dernier passage à Rome, le fit rire, puis gémir. Vous connaître m’a merveilleusement enflammé du désir de savoir quelque chose. Ça, c’était pour le rire. Ce qui m’est arrivé en vous écoutant est ce qui arrive aux hommes mordus par de petits animaux qui ne sentent pas encore la douleur au moment de la piqûre, et ne s’en rendent compte qu’après que le dégât a été infligé. Ça, c’était pour le gémissement.
— Voilà maintenant que je suis une guêpe, ronchonna Galilée. Je suis le moustique de la philosophie.
J’ai compris, après votre discours, que j’avais un esprit plus ou moins philosophique.
Le plus étrange, c’est que c’était vrai. Typiquement, les gens se trompaient complètement quand ils se sentaient philosophes, l’une des principales caractéristiques de l’incompétence étant l’incapacité à se juger soi-même. Mais Cesarini se révéla être un jeune homme assez brillant, maladif mais sérieux, mélancolique mais intelligent. Alors, si lui aussi demandait à Galilée d’écrire sur les comètes, ajoutant sa noblesse et sa fortune à l’influence de Cesi, le meilleur avocat de Galilée à Rome…
— Bon sang de bois !
C’était dans l’atelier. Mazzoleni le regardait avec son sourire torve. Il avait tout entendu sur la question, mille fois ou plus.
— Pourquoi ne pas le faire, patron ?
Galilée poussa un soupir.
— Je suis sous le coup d’une interdiction, Mazzo. Et puis, j’en ai plus que marre. Tous ces nobles qui me posent des questions… Ils n’arrêtent jamais, mais pour eux, ce n’est qu’un jeu. Une distraction de banquet, tu comprends ? Pourquoi les choses flottent-elles ou coulent-elles ? Que sont les marées ? Que sont les taches solaires ? Comment le saurais-je ? Ce sont des questions impossibles. Et quand on essaie d’y répondre, on ne peut pas faire autrement que de se cogner à ce putain d’Aristote, et donc aux jésuites et à toute la meute. Et puis, de toute façon, on n’en sait pas assez pour trancher dans un sens ou dans l’autre. Tu sais bien comment c’est – c’est tout juste si on arrive à calculer à quelle vitesse une balle roule sur une table ! Alors, répondre aux questions idiotes de tous ces gens ne réussit qu’à m’attirer des ennuis…
— Il faut pourtant bien que vous le fassiez.
Galilée lui jeta un regard acerbe.
— Oui. Tu veux dire que c’est mon boulot, en tant que philosophe de la cour.
— Oui. N’est-ce pas vrai ?
— Je suppose que oui.
— Vous pensiez qu’en arrêtant d’enseigner à Padoue vous pourriez faire tout ce que vous vouliez ?
— C’est ce que je croyais.
— Personne n’arrive à ça, maestro.
Un autre regard pénétrant.
— Espèce de vieil imbécile impertinent. Je vais te renvoyer à l’Arsenal.
— J’aimerais bien.
— Va-t’en ou je te cogne. Ou plutôt, va me chercher Guiducci et Arrighetti. C’est sur eux que je vais cogner.
Ces deux jeunes gens, des étudiants privés qu’il avait pris pour faire une faveur à la grande-duchesse Christine, le rejoignirent dans l’atelier où son équipe avait fabriqué les célatones. Il leur montra ses vieux carnets de Padoue, pleins de notes et de théorèmes concernant ses nombreux travaux sur le mouvement.
— Je veux que vous fassiez de bonnes copies de tout ça, leur dit-il. Nous avons travaillé vite, à l’époque, et nous n’avions pas beaucoup de papier. Vous voyez, il y a souvent plusieurs propositions par page, et des deux côtés. Ce que je veux que vous fassiez, c’est que vous déplaciez chaque proposition ou ensemble de calculs sur une feuille à part, et d’un seul côté. Si vous avez des questions sur le pourquoi du comment, demandez-moi. Quand vous aurez fini, on pourra peut-être avancer.
En même temps, malgré ses craintes, ses prémonitions et sa quasi-certitude que c’était une mauvaise idée, il se regarda commencer à écrire un traité sur la controverse au sujet des comètes.
En réalité, ainsi qu’il l’expliquerait à des amis venus le voir à Bellosguardo, il avait été vraiment malade, et il s’était contenté d’observer les comètes lorsqu’elles étaient visibles, une ou deux fois, par curiosité. Aussi ne savait-il pas ce qu’elles étaient. D’ailleurs, il ne l’aurait probablement pas su quand bien même il les aurait observées davantage. Il ne pouvait qu’émettre des suppositions reposant sur ce qu’il avait entendu.
Dans ses écrits, il mettait donc en cause l’intégralité de ce sur quoi ce phénomène reposait et se demandait si une comète n’était pas qu’un peu de soleil sur un désordre dans la stratosphère, comme un arc-en-ciel nocturne. Et dans le même temps il suggérait, avec son mordant coutumier, que, quoi que ce fut, ça n’entrait dans aucune des catégories célestes d’Aristote. Il pouvait même se moquer au passage de la logique boiteuse de « Sarsi », parce que Grassi avait fait quelques tentatives vraiment à pleurer pour expliquer ce qu’il n’arrivait définitivement pas à comprendre. Aussi, le matin, lorsque Galilée était assis sur sa chaise haute devant son bureau, à écrire à l’ombre de la terrasse, il ajoutait des remarques et des arguments qui constituaient une défense de sa méthode d’observation et d’expérimentation, et d’explications mathématiques. Il évitait le pourquoi des choses, se concentrait avant tout sur le quoi et le comment. Ces matinées passées à écrire le distrayaient agréablement de tout le reste, et les pages s’empilaient les unes sur les autres. Parfois, il n’était pas désagréable d’avoir à se contenter de se suivre au fil du jour. Assurément, ça rendait l’écriture plus facile.
J’ai l’impression de discerner chez Sarsi la ferme conviction qu’on doit, pour philosopher, s’appuyer sur l’avis d’un auteur célèbre, comme si notre esprit restait stérile et ne pouvait porter de fruits à moins de se rattacher au raisonnement d’une autre personne. Il pense probablement que la philosophie est un livre de fiction écrit par un auteur, comme l’Iliade ou Le Roland furieux – des productions dans lesquelles la chose la moins importante est de savoir si ce qui s’y trouve écrit est vrai. Eh bien, Sarsi, ce n’est pas comme ça que ça se passe. La philosophie est écrite dans ce grand livre, l’univers, qui reste continuellement ouvert à notre regard. Mais il ne peut être compris si l’on n’apprend pas d’abord à comprendre le langage et à reconnaître les lettres avec lesquels il est composé. Il est écrit dans le langage des mathématiques, et ses caractères sont des triangles, des cercles, et autres figures géométriques, sans lesquels il est complètement impossible d’en comprendre un seul mot. Sans eux, on erre dans un labyrinthe de ténèbres.