Alors qu’avec ces concepts – pensait mais se gardait bien d’écrire Galilée, regardant ses notes et sentant la masse d’avenir qui était en lui –, avec ces concepts, l’univers était d’une clarté aveuglante, comme si un grand éclair vous explosait en pleine face. Tout était clair, beaucoup trop clair, au point d’en être transparent, et on marchait comme dans un monde de verre – voyant trop loin, se cognant à des choses qu’on n’avait pas tout à fait remarquées, le moment présent réduit à une simple abstraction parmi une foule d’autres. Héra avait raison ; personne ne devrait en savoir plus que son époque n’en pouvait comprendre. L’avenir qui vous habitait tentait de se libérer, et la souffrance de vivre avec ce cancer ne ressemblait à aucune autre.
Il n’y avait pas d’autre recours que d’essayer d’oublier. Il devint un expert en oubli. Écrire faisait partie de ce travail d’oubli. Écrire, c’était vivre dans l’instant, dire tout ce qu’il était alors possible de dire, puis l’oublier, laissant se désagréger tout le reste.
Une fois de plus, il raconta comment il avait eu connaissance du télescope.
À Venise, où je me trouvais par hasard, oh entendit dire qu’un certain Fleming avait présenté au comte Maurice une lunette grâce à laquelle les objets éloignés pouvaient être vus aussi distinctement que s’ils étaient tout proches. Et voilà tout.
Enfin, pas exactement ; pas du tout, même. Mais il était sur la défensive à ce sujet. Un jour, les gens sauraient. Aussi se remit-il à démolir « Sarsi » le maléfique.
Il ne fait absolument aucun doute qu’en introduisant des lignes irrégulières Sarsi peut non seulement sauver les apparences en question mais toutes les autres. Les lignes sont appelées régulières quand, ayant une description fixe et précise, elles peuvent être définies et leurs propriétés listées et démontrées. Comme la spirale, ou l’ellipse. Les lignes irrégulières sont donc celles qui n’ont aucune détermination et sont indéfinies et hasardeuses, et donc indéfinissables. Les propriétés de telles lignes ne peuvent jamais être démontrées, et d’un mot, on ne peut rien savoir à leur sujet. Et donc, dire « De tels événements ont lieu grâce à un chemin irrégulier » revient à dire « Je ne sais pas pourquoi ils se produisent ». L’introduction d’explications ainsi supposées n’est en aucune manière supérieure à la « sympathie », l’« antipathie », les « propriétés occultes », les « influences » et autres termes employés par certains philosophes comme une cape pour voiler la réponse correcte, qui serait « Je ne sais pas ». Cette réponse est beaucoup plus tolérable que les autres, dans la mesure où l’honnêteté sincère est plus belle que la duplicité trompeuse.
Mais voici ce qu’une longue expérience m’a appris sur la nature de l’humanité quant aux questions qui exigent de la réflexion : moins les gens en savent, et y comprennent quelque chose, plus ils tentent positivement d’en discuter ; alors que, de l’autre côté, savoir et comprendre une multitude de choses incite les hommes à la prudence quant au jugement à porter sur toute nouvelle chose.
Il travaillait sur ce nouveau traité lorsque le pape Grégoire mourut, chose peu surprenante. Galilée – et il n’était pas le seul – avait le sentiment qu’il s’agissait d’un événement attendu et qui n’avait rien d’étonnant, comme si c’était déjà arrivé. Et au cours d’un long été de malaria, les cardinaux se réuniraient pour élire le nouveau pape.
Sauf que cette fois ils n’y parvenaient pas. Ils semblaient vraiment bloqués. Les semaines passaient, les grandes familles se livraient à d’intenses manœuvres, qui n’avançaient à rien. À Rome et dans toute l’Italie les rumeurs volaient comme des nuages de mouches. Ça dura si longtemps que six des plus vieux cardinaux moururent d’épuisement. Il fallut attendre la fin du mois d’août pour voir un panache de fumée blanche monter des cheminées du Vatican.
L’annonce fut faite à Bellosguardo par le secrétaire des Médicis en personne, Curzio Picchena, qui sortit de sa voiture pour poser le pied sur la terrasse, resplendissant dans ses plus beaux atours, les bras étendus, un grand sourire illuminant sa face.
— Barberini ! s’exclama-t-il. Maffeo Barberini !
Pour une fois, Galileo Galilei resta sans voix. Sa mâchoire s’ouvrit tout grand, et il plaqua les mains sur sa bouche ouverte. Il jeta un regard affolé à Cartaphilus, écarta vivement les bras et poussa un hurlement. Il serra dans ses bras la Piera, qui était sortie avec les autres domestiques pour voir ce qui se passait, puis il appela toute la maisonnée à se joindre à une célébration improvisée. Il se jeta à genoux, fit un signe de croix, leva les yeux au ciel, versa quelques pleurs.
Finalement, il se releva et prit Picchena par les deux mains.
— Barberini ? Vous êtes sûr ? Se pourrait-il que ce soit vrai ? Le Gracieux Grandissimo cardinal Maffeo Barberini ?
— En personne.
C’était stupéfiant. Le nouveau pape – le cardinal même qui avait écrit en 1612 un poème en l’honneur des découvertes astronomiques de Galilée ; qui avait pris parti pour lui dans la controverse qui l’avait opposé à Colombe sur les corps flottants ; qui s’était ostensiblement tenu à l’écart de la procédure de 1615 qui avait mis Copernic à l’Index ; et par-dessus tout, qui avait écrit à Galilée une lettre de regret signée « Votre frère » quand Galilée avait été trop malade pour assister à un petit déjeuner d’adieu. Urbain, courtois, intellectuel, lettré, libéral, séduisant, jeune – il n’avait que cinquante-trois ans, trop jeune pour être pape, en fait, Rome appréciant le fréquent renouvellement de ses papes, ce qui était l’une des raisons pour lesquelles personne ne s’attendait à une telle issue… Et pourtant, c’était bien lui. Le pape Urbain VIII, comme il s’était lui-même nommé.
Sonné tant il était stupéfait, tout en éprouvant un soulagement énorme, vertigineux, Galilée demanda qu’on apporte du vin.
— Mettez un tonneau en perce !
Geppo lui apporta un fauteuil pour qu’il s’asseye.
— Il faut fêter ça !
Mais il était trop faible pour faire vraiment la fête.
Cette nuit-là, il réveilla Cartaphilus et le traîna vers le télescope.
— Que se passe-t-il ? demanda-t-il. C’est nouveau. Ce n’était jamais arrivé avant !
— Que voulez-vous dire ?
— Tu sais bien… tout ce qui s’est passé cette année, j’ai eu l’impression que c’est déjà arrivé. C’était l’enfer. Mais ça, Barberini qui devient pape… Ça, c’est nouveau ! Je n’en avais pas eu la prémonition.
— Oui, c’est bizarre, fit Cartaphilus d’un air songeur.
— Qu’est-ce que ça veut dire ?
Cartaphilus haussa les épaules. Il regarda Galilée dans les yeux.
— Je l’ignore, maestro. Je suis là, avec vous, vous vous rappelez ?
— Mais tu savais ce qui s’était passé, avant de revenir sous l’aspect d’un bohémien ? Tu te souviens de tout ça, oui ou non ?