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— Je ne me rappelle pas si je m’en souvenais bien ou non. Plus maintenant. Ça fait trop longtemps.

Galilée gémit, leva la main et flanqua une taloche au vieil homme.

— Tu mens !

— Pas du tout, maestro ! Ne me frappez pas. Je ne sais pas, c’est tout. Ça fait trop longtemps.

— Enfin, tu es venu me voir avec le Ganymède, tu es resté avec moi et tu m’as observé, tu n’es pas retourné sur Jupiter… et tu dis que tu ne sais pas ?!

Il serra le poing.

— Je reste ici parce que je n’ai nulle part où aller. Cartaphilus doit jouer son rôle. Et maintenant, je m’y suis habitué. J’aime ça. C’est devenu chez moi. Le soleil, le vent, les arbres et les oiseaux… vous savez. C’est vraiment un bel endroit. On peut s’asseoir par terre – sur Terre. Vous-même, vous avez remarqué à quel point ils étaient loin de tout, là-haut. Je ne pense pas être capable de revenir vers ça. Alors, je suis coincé. Il n’y a pas un seul endroit qui soit vraiment à moi.

Ils se regardèrent dans le noir. Galilée laissa retomber son bras.

Dès lors, tout changea. Les Lynx ne se tenaient plus de joie devant l’opportunité que représentait ce nouveau pape. Ils la qualifiaient de mirabile congiunture. Ils implorèrent Galilée de mettre la dernière main à son traité, qu’il intitulait maintenant Il Saggiatore. C’était le mot utilisé pour décrire celui qui pesait l’or et autres matières précieuses – l’Assayer –, mais Galilée voulait dire plus que cela, il espérait suggérer la sorte de pesée qu’effectuaient ceux qui mettaient la nature dans une balance, comme Archimède. L’Expérimentateur, pourrait-on dire, ou Le Scientifique.

Mais l’Assayer, aussi, assurément. Ainsi, il pouvait soupeser les arguments jésuites de Sarsi, et trouver qu’ils laissaient à désirer. Sachant que le pape Urbain VIII serait l’un des lecteurs de son livre – son lecteur ultime, son récipiendaire, pourrait-on dire –, il commença à écrire d’une façon plus littéraire, dans un style plus amusant, pastichant l’écriture libérale du pape. Il réfléchit à ce qu’il aimait chez l’Arioste et prit la peine de faire les choses de façon similaire. Il avait depuis longtemps compris que tous ces débats étaient une espèce de théâtre, après tout.

Si Sarsi veut que je croie avec Suidas que les Babyloniens faisaient cuire leurs œufs en les faisant tourner dans des frondes, je veux bien, mais je dois ajouter que la cause de la cuisson de ces œufs était très différente de ce qu’il suggère. Pour découvrir la véritable cause, j’avance le raisonnement suivant : « Si nous n’obtenons pas un effet que d’autres ont obtenu précédemment, alors cela doit être parce qu’au cours de l’opération il nous manque quelque chose qui participait à leur réussite. Et s’il ne nous manque qu’une seule chose, eh bien, cette unique chose pourrait très bien être la véritable cause. Ainsi, nous ne manquons ni d’œufs, ni de frondes, ni de solides gaillards pour les faire tourner ; et pourtant nos œufs ne cuisent pas ; ils se contentent de refroidir plus vite s’ils se trouvaient être chauds. Et comme il ne nous manque rien, sinon peut-être d’être babyloniens, alors être babylonien est la cause du durcissement des œufs, et non la friction de l’air. » Et c’est ce que je voulais découvrir. Est-il possible que Sarsi n’ait jamais constaté le refroidissement provoqué sur son visage par le courant d’air continu quand il galope à cheval ? Si c’est le cas, alors comment peut-il préférer croire des choses que d’autres hommes prétendent s’être produites il y a deux mille ans à Babylone plutôt que des événements qui se produisent aujourd’hui et dont il fait lui-même l’expérience ?

Sarsi dit qu’il ne veut pas être compté parmi ceux qui insultent les sages en doutant d’eux ou en les contredisant. Je dis que je ne veux pas être compté comme un ignoramus ou un ingrat envers la Nature et envers Dieu. Parce que s’ils m’ont octroyé sens et raison, pourquoi devrais-je soumettre de si grands dons aux erreurs de quelques simples hommes ? Pourquoi devrais-je croire aveuglément et stupidement ce en quoi je veux croire et soumettre la liberté de mon intellect à un autre, tout aussi capable d’erreur que moi ?

Finalement, Sarsi en est réduit à dire avec Aristote que s’il arrivait que l’air fût empli en abondance de chaudes exhalaisons en présence de diverses autres contingences, alors les balles de plomb fondraient dans l’air lorsqu’on les tirerait de mousquets ou qu’on les lancerait de frondes. Ce devait être l’état de l’air quand les Babyloniens cuisaient leurs œufs. À l’époque, les choses devaient se passer très agréablement pour les gens que l’on visait avec ces armes.

Ha ha ! Les Lynx riaient bien ; ils adoraient ce genre de passages, que Galilée leur envoyait pour révision et approbation. C’était la première fois que Galilée soumettait les versions d’un livre à un comité de philosophes, ses pareils ; et bien qu’il trouvât cela frustrant, c’était en même temps intéressant. Cet exposé se ferait donc avec l’imprimatur de l’Académie des Lynx ; ils le soutiendraient, ce qui lui permettrait d’entrer dans les guerres intellectuelles romaines, où tout ce qui était nouveau enfonçait maintenant loin sous terre tout ce qui était ancien. Cesi l’implorait de finir son traité, puis de venir à Rome pour y battre les jésuites à plate couture. Cesi le publierait au nom des Lynx, et il avait déjà fait modifier la page de titre de sorte que le livre fût maintenant dédié à Urbain VIII.

Les bonnes surprises n’en finissaient pas d’arriver. Cesarini fut fait membre officiel de l’Académie des Lynx et, quatre jours plus tard, le pape le nommait cardinal. Un Lynx enfin élevé à la pourpre cardinalice ! Puis Urbain VIII bombarda également son propre neveu, Francesco, cardinal – le même Francesco que Galilée venait d’aider à obtenir un poste de professeur à l’université de Padoue !

Galilée commençait à croire Cesi : c’était vraiment une mirabile congiunture. Il n’était peut-être pas impossible de faire enlever Copernic de la liste. Aussi se mit-il à travailler tous les jours à son traité. Il envoyait des lettres à Cesi et aux autres Lynx, promettant de finir les révisions qu’ils lui avaient suggérées. Cesi fit programmer la publication à Rome. Il demandait instamment à Galilée de venir à la capitale. Galilée le désirait également. Après quelques hésitations, Picchena et la régente des Médicis acceptèrent qu’il s’y rende. Les préparatifs pour un nouveau voyage à Rome furent donc entrepris, alors que le traité était presque terminé.

Vers la fin d’Il Saggiatore, le premier livre que Galilée publiait depuis l’interdiction de 1615, il renonça aux attaques sarcastiques contre Sarsi et présenta des arguments philosophiques inédits. Qui reviendraient le hanter plus tard :

Je dois prendre en considération ce que nous appelons chaleur, car je soupçonne la majorité des gens de s’en faire une idée très éloignée de la vérité. Parce qu’ils croient que la chaleur est un phénomène réel, ou une propriété, ou une qualité, qui réside bel et bien au sein de la matière par laquelle nous nous sentons réchauffés. Je le dis à présent, quand je pense à une matière ou à une substance matérielle, je ressens immédiatement le besoin de l’envisager comme limitée, comme ayant telle ou telle forme, comme étant grande ou petite par rapport à d’autres choses, et en un lieu spécifique à un moment donné ; comme étant en mouvement ou au repos ; comme en contact ou non avec un autre corps ; et comme étant unique, en faible ou en grande quantité. Je ne puis séparer une telle substance de toutes ces conditions, même en faisant preuve d’une grande imagination. Mais qu’elle soit blanche ou rouge, amère ou sucrée, bruyante ou silencieuse, qu’elle sente bon ou mauvais, cela, mon esprit ne se sent pas obligé de le faire intervenir comme autant de caractéristiques nécessaires. Sans les sens pour guides, la raison ou l’imagination que rien n’aiderait ne parviendraient probablement jamais à identifier des qualités telles que celles-ci. C’est pourquoi je pense que les goûts, les odeurs, les couleurs et ainsi de suite ne sont pas autre chose que de simples noms donnés à des qualités qui ne résident pas dans les objets dans lesquels nous les plaçons, mais uniquement dans la conscience. Par conséquent, si les créatures vivantes cessaient d’être, toutes ces qualités seraient balayées et annihilées.