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Des considérations très profondes, et étrangement – voire d’une façon suspecte – en avance sur leur temps ; tout en étant cependant très en retard par rapport à la compréhension que les Jupitériens avaient des choses. Galilée savait parfaitement bien, même avant les didacticiels d’Aurore, qu’il décrivait son propre état d’esprit ; c’était une chose qu’il voulait faire ici, rien que pour clarifier ses pensées dans leur évolution. Il écrivait comme il avait toujours écrit. Tout comme il était également vrai que ce qu’il qualifiait d’effets de conscience s’étendait bien au-delà de la chaleur, des picotements, du goût et des couleurs, pour rejoindre des qualités fondamentales telles que le nombre, la limitation, le mouvement ou l’immobilité, la localisation géographique ou temporelle – cela, il le savait, mais il ne pouvait pas encore le sentir. Cela restait pour lui une énigme, faisait partie du sentiment d’anachronisme dont il était toujours la proie.

Que ces phrases d’Il Saggiatore puissent être interprétées comme niant la réalité de la transsubstantiation du pain et du vin en le corps et le sang du Christ pendant le sacrement de la communion – que c’étaient, en d’autres termes, d’après le concile de Trente et la doctrine de la Sainte Église, des déclarations hérétiques –, cela n’effleura pas Galilée, ni aucun de ses amis et associés.

Il en alla différemment pour certains de ses ennemis.

Au milieu de toute cette excitation et des préparatifs de Galilée pour son voyage à Rome, arriva la lettre hebdomadaire de Maria Celeste :

Puisque je n’ai pas de chambre où je peux dormir toute la nuit, sœur Diamanta, dans sa grande gentillesse, me laisse dormir dans la sienne, privant sa propre sœur de cette hospitalité pour me l’accorder. Mais la pièce est terriblement froide, maintenant, et ayant la tête bien infectée, je ne vois pas comment je vais pouvoir supporter d’être là, Messire, à moins que vous ne m’aidiez en me prêtant l’un de vos draps de lit, l’un des blancs dont vous n’aurez plus l’usage puisque vous serez parti. Je suis plus qu’impatiente de savoir si vous pouvez me rendre ce service. Et une autre chose que je vous demande, s’il vous plaît, est de m’envoyer votre livre quand il paraîtra, de sorte que je puisse le lire, car j’ai hâte de voir ce qu’il dit.

Sœur Arcangela continue à se purger, et elle ne se sent pas particulièrement bien après avoir subi les deux cautères sur les cuisses. Je ne suis moi-même pas encore très bien non plus, mais je suis maintenant tellement habituée aux ennuis de santé que c’est à peine si j’y pense, puisqu’il plaît apparemment au Seigneur de continuer à me tester toujours avec une petite douleur ou une autre. Je Le remercie, et je prie pour qu’Il vous accorde, Messire, le plus grand bien-être possible à tous les points de vue. Et pour conclure, je vous envoie nos salutations aimantes, de ma part et de celle de sœur Arcangela.

De San Matteo, le 21 novembre 1623.

La Plus Affectionnée de vos Filles, Messire,

S. M. Celeste

P. -S. : Si vous avez des cols à faire blanchir, Messire, vous pouvez nous les envoyer.

Galilée poussa de profonds soupirs en lisant cela ; il fit envoyer des couvertures au couvent, et avec elles une lettre demandant à Maria Celeste ce qu’il pouvait faire d’autre. Il était certain d’aller très bientôt à Rome pour rencontrer le nouveau pape, dit-il à sa fille. Il pouvait demander au Très Saint Père quelque chose pour le couvent, peut-être un peu de terre pour produire un revenu ; peut-être une dot directe, ou une forme d’aumône plus simple. D’après elle, que préféreraient les nonnes ?

Maria Celeste répondit que les aumônes seraient très bien, mais que ce dont elles avaient le plus besoin, c’était d’un prêtre convenable.

En lisant cela, Galilée jura.

— Un autre prêtre ! C’est de nourriture qu’elles ont besoin !

Sa fille poursuivait :

Puisque notre couvent se trouve dans la misère, comme vous le savez, Messire, il ne peut satisfaire les confesseurs quand ils s’en vont en leur donnant leur salaire avant leur départ. Il se trouve que je sais que nous devons une assez forte somme d’argent à trois de ceux qui étaient là, et qu’ils utilisent cette dette comme prétexte pour venir souvent dîner ici avec nous, et fraterniser avec plusieurs des nonnes. Et, ce qui est pire, c’est qu’ils nous prennent dans leur bouche, répandant des rumeurs et des commérages sur nous où qu’ils aillent, au point que notre couvent est considéré comme la concubine de toute la région de Casentino, d’où viennent ces confesseurs qui sont les nôtres, plus faits pour chasser le lapin que guider les âmes.

Galilée se demandait si elle savait ce que « chasser le lapin » voulait dire en argot toscan, ou si elle voulait vraiment parler de chasse au lapin ; mais il soupçonnait que c’était la première solution, et il rit, à la fois choqué et ravi que sa fille fût aussi sophistiquée.

Et croyez-moi, Messire, si je voulais vous raconter toutes les bévues commises par celui que nous avons à présent avec nous, je n’arriverais jamais au bout de la liste, parce qu’elles sont aussi nombreuses qu’incroyables.

Elle était si futée. Aucun doute, elle était bien la fille de son père, car le gland ne tombe jamais loin de l’arbre (sauf quand c’était le cas, comme avec son fils). En vérité, Galilée avait parfois l’impression que Maria Celeste était la seule nonne compétente et saine d’esprit de tout le couvent, supportant les trente autres sur ses frêles épaules, tous les jours et toutes les nuits : supervisant la cuisine, soignant leurs maladies, faisant leurs préparations, écrivant leurs lettres et gardant sa sœur à l’écart de la cave à vin, ce qui était apparemment un nouveau problème à ajouter à tous ceux d’Arcangela. Les lettres de Maria Celeste à Galilée étaient presque toujours écrites dans la septième ou huitième heure du jour, qui commençait au coucher du soleil, ce qui voulait dire qu’elle ne prenait que deux ou trois heures de sommeil avant la sonnerie de la cloche qui les appelait à complies puis à leurs prières d’avant l’aube. La routine sans trêve ni relâche commençait à lui peser, Galilée s’en apercevait bien quand il récupérait ses paniers de nourriture. Elle n’avait que la peau sur les os, elle avait toujours des cernes noirs sous les yeux, et elle se plaignait de problèmes d’estomac ; elle perdait ses dents ; et elle n’avait que vingt-trois ans. Il avait peur pour elle.

Et pourtant ses lettres arrivaient, chacune témoignant du soin extrême qu’elle avait mis à la rédiger et à la mettre en page, écrivant de son écriture à la netteté si caractéristique, avec ses grandes boucles et sa signature fièrement enjolivée, en bas.