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— Plus vite, bonhomme, dit l’un des passagers.

— On fait du mieux qu’on peut. C’est que je suis vieux, vous savez ; cinquante-trois à la Saint-Michel, j’aurai. Je ne suis plus fort comme vous l’êtes, mes jeunes seigneurs, répondit le batelier.

Il était vêtu de loques et paraissait se complaire à prendre un ton geignard.

À distance, vers la gauche, on voyait des lumières sautiller sur l’îlot des Juifs, et, plus loin, les fenêtres allumées du Palais de la Cité. Il y avait grand mouvement de barques de ce côté-là.

— Alors, mes gentilshommes, vous n’allez donc point voir griller les Templiers ? reprit le batelier. Il paraît que le roi y sera, avec ses fils. C’est-il vrai ?

— Il paraît, fit le passager.

— Et les princesses, y seront-elles de même ?

— Je ne sais pas… sans doute, dit le passager en détournant la tête pour signifier qu’il ne tenait pas à poursuivre la conversation.

Puis, à son compagnon, il dit à voix basse :

— Ce bonhomme ne me plaît pas, il parle trop.

Le second passager haussa les épaules avec indifférence. Puis, après un silence, il chuchota :

— Comment as-tu été prévenu ?

— Par Jeanne, comme toujours.

— Chère comtesse Jeanne, que de grâces nous lui devons.

À chaque coup de rame, la tour de Nesle se rapprochait, haute masse noire dressée contre le ciel noir.

— Gautier, reprit le premier passager en posant la main sur le bras de son voisin, ce soir je suis heureux. Et toi ?

— Moi aussi, Philippe, je me sens bien aise.

Ainsi parlaient les deux frères d’Aunay, se dirigeant vers le rendez-vous que Blanche et Marguerite leur avaient donné aussitôt qu’elles avaient su que leurs époux seraient absents pour la soirée. Et c’était la comtesse de Poitiers, serviable une fois de plus aux amours des autres, qui s’était chargée du message.

Philippe d’Aunay avait peine à contenir sa joie. Toutes ses alarmes du matin étaient effacées, tous ses soupçons lui paraissaient vains. Marguerite l’avait appelé ; Marguerite l’attendait ; dans quelques instants il tiendrait Marguerite entre ses bras, et il se jurait d’être l’amant le plus tendre, le plus gai, le plus ardent qui se puisse trouver.

La barque aborda au talus dans lequel s’enfonçaient les assises de la Tour. La dernière crue du fleuve y avait laissé une couche de vase.

Le passeur tendit le bras aux deux jeunes gens pour les aider à prendre pied.

— Alors, bonhomme, c’est bien convenu, lui dit Gautier d’Aunay ; tu nous attends sans t’éloigner, et sans te laisser voir.

— Toute la vie si vous voulez, mon jeune seigneur, du moment que vous me payez pour cela, répondit le passeur.

— La moitié de la nuit sera assez, dit Gautier.

Il lui donna un sou d’argent, douze fois plus que ne valait la course, et lui en promit autant pour le retour. Le passeur salua bien bas.

Prenant garde à ne pas glisser ni trop se crotter, les deux frères franchirent les quelques pas qui les séparaient d’une poterne à laquelle ils frappèrent selon un signal convenu. La porte s’entrouvrit. Une chambrière qui tenait un lumignon au poing leur livra passage et, après avoir rebarricadé la porte, les précéda dans un escalier à vis.

La grande pièce ronde où elle les fit pénétrer n’était éclairée que par les lueurs du feu, dans la cheminée à hotte. Et ces lueurs allaient se perdre dans la croisée d’ogive d’un plafond à voûte.

Ici, comme dans la chambre de Marguerite, flottait une odeur d’essence de jasmin ; tout en était imprégné, les étoffes brochées d’or tendues sur la muraille, les tapis, les fourrures fauves répandues en abondance sur des lits bas, à la mode orientale.

Les princesses n’étaient pas là. La chambrière sortit en disant qu’elle allait les avertir.

Les deux jeunes gens, ayant ôté leurs manteaux, s’approchèrent de la cheminée et tendirent machinalement les mains à la flamme.

Gautier d’Aunay était d’une vingtaine de mois l’aîné de son frère Philippe, auquel il ressemblait fort, mais en plus court, plus solide et plus blond. Il avait le cou large, les joues rosées, et prenait la vie avec amusement. Il ne semblait pas, comme Philippe, tour à tour ravagé ou exalté par la passion. Il était marié, et bien marié, à une Montmorency, dont il avait déjà trois enfants.

— Je me demande toujours, dit-il, en se chauffant, pourquoi Blanche m’a pris pour amant, et pourquoi même elle a un amant. De la part de Marguerite, cela s’explique sans peine. Il suffit de voir le Hutin, avec son regard bas, et sa poitrine creuse, et de te contempler à côté, pour comprendre aussitôt. Et puis il y a tout le reste que nous savons…

Il faisait allusion, par là, à des secrets d’alcôve, au peu de vigueur amoureuse du jeune roi de Navarre et à la discorde sourde qui existait entre les époux.

— Mais Blanche, je ne comprends point, reprit Gautier d’Aunay. Son mari est beau, bien plus que je ne le suis… Mais non, mon frère, ne proteste pas ; Charles est plus beau ; il a toute l’apparence du roi Philippe. Blanche est aimée de lui, et je pense bien, quoi qu’elle m’en dise, qu’elle l’aime aussi. Alors pourquoi ? Je savoure ma chance, mais n’en vois point la raison. Serait-ce simplement parce que Blanche veut agir en tout comme sa cousine ?

Il y eut de légers bruits de pas et de chuchotements dans la galerie qui reliait la Tour à l’Hôtel, et les deux princesses apparurent.

Philippe s’élança vers Marguerite, mais s’arrêta net dans son mouvement. À la ceinture de sa maîtresse, il avait aperçu l’aumônière qui l’avait tant irrité, le matin.

— Qu’as-tu, mon beau Philippe ? demanda Marguerite, les bras tendus et la bouche offerte. N’es-tu pas heureux ?

— Je le suis, Madame, répondit-il froidement.

— Que se passe-t-il encore ? Quelle nouvelle mouche…

— Est-ce… pour me narguer ? dit Philippe en désignant l’aumônière.

Elle eut un beau rire chaud.

— Que tu es sot, que tu es jaloux, que tu me plais ! Tu n’as donc pas compris que j’agissais par jeu ? Mais je te la donne, cette bourse, si cela doit t’apaiser.

Elle détacha prestement l’aumônière de sa ceinture. Philippe eut un geste pour protester.

— Voyez-moi ce fol, continua-t-elle, qui prend feu au moindre propos.

Et grossissant la voix, elle s’amusa à contrefaire la colère de Philippe.

— Un homme ! Quel est cet homme ? Je veux savoir !… C’est Robert d’Artois… c’est le sire de Fiennes…

À nouveau son beau rire roula dans sa gorge.

— C’est une parente qui me l’a envoyée, messire l’ombrageux, puisque vous voulez tout savoir, reprit-elle. Et Blanche a reçu la même, et Jeanne aussi. Si c’était un présent d’amour, songerais-je à te l’offrir ? C’en est un, à présent, pour toi.

À la fois penaud et comblé, Philippe d’Aunay admirait l’aumônière que Marguerite lui avait mise presque de force dans la main.

Se tournant vers sa cousine, Marguerite ajouta :

— Blanche, montre ton aumônière à Philippe. Je lui ai donné la mienne.

Et à l’oreille de Philippe, elle murmura :

— Je gage fort qu’avant qu’il soit longtemps, ton frère aura reçu même présent.

Blanche était allongée sur l’un des lits bas ; et Gautier un genou en terre, auprès d’elle, lui couvrait de baisers la gorge et les mains. Se soulevant à demi, elle demanda, la voix rendue un peu lointaine par l’attente du plaisir :