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Le Cardinal garda le silence. Quittant sa table de travail, il se dirigea vers la haute cheminée où brûlait le grand feu que sa santé fragile réclamait. Il prit dans ses bras son chat favori qui dormait là, roulé en boule sur un coussin, et frotta son visage au pelage soyeux. Son regard se perdait au milieu du chatoiement des flammes :

— Moi, cela ne m’intéresse pas ! fit-il d’un ton sec… et je vous serais obligé, mademoiselle de Chémerault, d’oublier que vous avez jamais lu cette lettre…

— Mais cependant…

— Dois-je dire, j’ordonne ? Je sais tout ce qui concerne Mlle de L’Isle et j’entends que l’on ne poursuive pas des recherches qui, d’une certaine façon, contrarieraient mes projets…

Avec une majestueuse lenteur, il se retourna vers la jeune fille qui ne songeait pas à dissimuler sa déception et son regard impérieux la transperça :

— Vous détestez Mlle de L’Isle n’est-ce pas ? Est-ce à cause du jeune Autancourt ?

Une brusque colère rougit le visage de la fille d’honneur :

— C’est une raison, il me semble ? Avant qu’il la rencontre, c’était à moi qu’il portait ses hommages et je n’ai pas encore renoncé à devenir duchesse.

— Avez-vous déjà parlé de cette lettre à quelqu’un ?

— Vous savez bien, monseigneur, que je parle d’abord à Votre Éminence.

— C’est bien ainsi que je l’entends. Alors oubliez cette missive.

— Mais…

Un seul regard suffit à la faire taire puis, calmement, le Cardinal jeta le papier au feu. Matée mais furieuse, elle plongea dans sa révérence à laquelle il répondit d’un signe de tête avant de revenir s’asseoir à sa table de travail en appuyant au dossier sa tête lasse.

— Pauvre petit oiseau chanteur ! murmura-t-il. Si Dieu, dans sa compassion, a voulu que tu survives au sort affreux que t’ont fait les hommes, s’il t’a évité le mortel péché de suicide, ce n’est pas à moi d’aller contre sa Sainte Volonté. Vis en paix… si tu le peux !

L’entrée d’un religieux vint interrompre sa méditation.

— Il vous demande, monseigneur.

— Va-t-il plus mal ?

— Non, l’esprit est clair mais il s’agite beaucoup.

À la suite du froc de bure grise, Richelieu gagna un petit appartement du rez-de-chaussée situé un peu à l’écart qui se composait d’une bibliothèque et d’une cellule de moine. Là, un vieillard à longue barbe grise vivait ses derniers jours. Non qu’il eût atteint un grand âge mais, à soixante et un ans, le père Joseph du Tremblay que l’on avait surnommé l’Éminence grise se mourait, brûlé à la fois par une bizarre épidémie de fièvre qui avait frappé le Roi lui-même ainsi qu’une bonne partie de ses mousquetaires et chevau-légers, et aussi par le travail incessant d’un cerveau implacable passionnément attaché aux affaires de l’État. Ce fils d’ambassadeur qui avait rêvé de croisade et voué sa vie à la lutte contre la maison d’Autriche était le conseiller intime et combien précieux du Cardinal.

Quand celui-ci pénétra dans sa chambre, il se jeta presque hors de sa couchette, tendant vers le ministre une main jaune et sèche qui tremblait :

— Brisach ! haleta-t-il… Brisach… Où en sommes-nous ?

La prise de cette forteresse importante, tête de pont sur le Rhin qui barrait aux Impériaux l’accès à l’Alsace et la communication avec les Pays-Bas, hantait les nuits et les jours du vieil homme. Il y voyait une sorte de couronnement de son œuvre politique mais, assiégée pour le roi de France par l’un de ses meilleurs soldats, le duc Bernard de Saxe-Weimar, et ses reîtres allemands, la place se défendait avec acharnement.

Richelieu sourit, prit la main tendue et la garda dans les siennes :

— Les dernières nouvelles sont bonnes, mon ami, apaisez-vous ! Brisach, prise en tenaille, manque de vivres et d’eau et ne saurait nous échapper. Sa chute n’est plus qu’une question de jours…

— Ah !… Dieu tout-puissant !… Il nous faut Brisach ! Un échec anéantirait tous les efforts consentis durant cette interminable guerre. L’Espagne en reprendrait courage…

— Il ne saurait en être question. Nos armées progressent sur tous les fronts…

Tirant un escabeau, le Cardinal s’assit près du lit de son vieux compagnon qui, saisi d’une sorte de hâte, passait en revue tous les théâtres d’opérations de l’interminable guerre qui porterait devant l’histoire le nom de guerre de Trente Ans et qui opposait depuis 1618 la Couronne de France à l’énorme coalition Habsbourg, ceux d’Espagne et ceux d’Autriche.

Il est toujours douloureux de constater les ravages de la vieillesse et de l’usure sur une grande intelligence et, au bout d’un certain temps, le Cardinal ne put plus le supporter. Il partit en disant qu’il allait voir si d’autres dépêches arrivaient, entraînant avec lui le médecin religieux qui soignait le père Joseph :

— Combien de temps encore ? demanda-t-il lorsqu’ils furent hors de portée des oreilles du malade.

— C’est difficile à dire, monseigneur, parce qu’il s’agit d’une constitution vigoureuse et avide d’exister, mais l’esprit, ainsi que vous avez pu le constater, commence à sombrer dans les ténèbres de la sénilité. Le corps n’y résistera pas… Disons… un mois ! Peut-être deux.

— La guérison est exclue ?

— Non seulement la guérison, mais toute forme d’amélioration… à moins que Dieu n’accomplisse un miracle…

— Vous n’y croyez guère et moi non plus !

Alors qu’il se méfiait de la science des médecins laïcs, Richelieu accordait sa confiance à ce Capucin qui, avant de prendre le froc, avait étudié dans de nombreux pays la médecine arabe aussi bien que celle des Juifs. Il se trompait rarement. Ainsi, le père Joseph allait mourir avant la fin de l’année…

Rentré dans le silence de son cabinet, Richelieu réfléchit longuement, adossé à son fauteuil et les yeux clos. Il devinait sans peine ce qui se passerait au lendemain de sa mort s’il ne prenait pas la précaution de former son successeur. Et comme il ignorait de combien de temps il disposait encore, il lui fallait choisir un homme à l’esprit vif et profond à la fois.

Il savait depuis quelque temps déjà qui répondait le mieux à ces conditions, pourtant il ne s’était pas encore décidé à sauter le pas car l’homme en question était l’antithèse du père Joseph : mondain, séduisant, homme d’Église du bout des lèvres – il n’avait jamais reçu la prêtrise –, il l’avait vu à l’œuvre en tant que légat du pape au moment de l’affaire de Casale et il se souvenait encore de l’espèce de joie qu’il avait ressentie en face de ce jeune « monsignore », aussi souriant que lui-même était grave et avec qui les conférences devenaient un vrai plaisir. Ayant découvert en outre que ce garçon aimait la France au point de souhaiter en acquérir la nationalité, il pensa que le temps était venu de le mander.

Aussi, négligeant d’appeler son secrétaire, écrivit-il de sa main au pape pour le prier de lui envoyer, dans le délai le plus bref, monsignore Giulio Mazarini dont il pensait faire son successeur.

La lettre était franche, directe. Richelieu n’ignorant pas qu’en politique, il arrive que la vérité brute ait davantage de poids que les plus habiles détours diplomatiques. Urbain VIII envisagerait sans doute avec plaisir l’idée de voir une de ses créatures prendre le pouvoir en France. Ce serait pour le Saint-Siège un atout non négligeable…

Richelieu, pour sa part, était certain que, sous sa gouverne, Mazarini deviendrait français et s’attacherait à son ouvrage comme un chien à son os…