Une heure après, un messager partait pour Rome à francs étriers. Désormais, le sort en était jeté.
Quelques semaines plus tard, l’Éminence grise mourait avec sur les lèvres un sourire. Pour apaiser les angoisses qui assombrissaient son agonie, l’Éminence rouge était venue lui annoncer, en donnant tous les signes de la joie la plus vive, que Brisach venait de tomber. En fait, Brisach tomba quelques jours plus tard, mais le père Joseph du Tremblay mourut heureux…
Le jour même où le courrier du Cardinal prit le chemin de Rome, un billet anonyme, destiné au Lieutenant civil, était déposé par un gamin au corps de garde du Grand Châtelet où se trouvaient ses services. D’une écriture contrefaite, le mystérieux – ou la mystérieuse – correspondant l’informait que « celle que l’on dit morte ne l’est pas mais se cache dans un endroit que seuls connaissent le duc de Beaufort et l’abbé de Gondi… Un problème amusant, pour un homme d’expérience… ».
D’un geste nerveux, Laffemas commença par froisser le papier entre ses mains, puis le défroissa pour le relire plus attentivement. Le doute n’était pas possible : il ne pouvait s’agir que d’elle, la fille de Chiara, cette toute jeune fille qui avait déchaîné en lui les forces les plus dévastatrices de la passion, mais qui, à présent, éveillait sa rancune. Il gardait le cuisant souvenir de la rude mercuriale que lui avait infligée le Cardinal :
— Je devrais vous faire pendre pour vos crimes d’enlèvement, de contrainte au mariage et de viol qui ont mené une innocente à sa perte. Je sais, en outre, que vous êtes l’auteur de ces crimes perpétrés sur des prostituées que vous marquiez ensuite d’un cachet de cire rouge, et c’est en vain que vous avez tenté d’en charger un innocent. De quelle boue êtes-vous donc fait, Laffemas ?
— Je suis fait du même limon que tout homme né de la femme. J’ai mes vices, j’en conviens, mais ne vous suis-je pas bon serviteur, monseigneur ?
— C’est la raison pour laquelle vous n’êtes pas encore arrêté.
— Et vous n’en donnerez jamais l’ordre, n’est-ce pas, monseigneur ? Le maître du molosse ignore ou se soucie peu des immondices dont il se régale ou de sa férocité. Ce qu’il lui demande, c’est d’être un gardien sûr, fidèle et impitoyable. Je suis tout cela et plus encore !
— Le bourreau du Cardinal ? Voilà ce que l’on dit de vous…
— Il vous en faut bien un et cela ne me gêne pas. Je suis cruel et je l’avoue, mais qu’est-ce que Votre Éminence ferait d’un saint homme ?
— Vous vous défendez habilement et j’admets que je tiens à vous. Mais ne vous attaquez plus jamais à une jeune fille, noble ou pas. Le viol ou le meurtre d’une vierge, ou les deux, me trouveraient implacable. Allez-vous-en, maintenant ! J’avais de l’affection pour cette petite fille…
Le Lieutenant civil n’avait pas été sans remarquer que seules les jeunes filles lui étaient interdites et que les ribaudes n’avaient pas leur place dans les discours du Cardinal-duc. Elles étaient de la chair à plaisir. Qu’importe ce qui pouvait leur arriver ! Évidemment, il n’était plus certain de trouver à ses agressions le même plaisir. Le jeune corps si frais et si doux de Sylvie hantait ses nuits d’affreux cauchemars depuis qu’on la disait noyée dans le canal d’Anet. Et voilà qu’elle pouvait être vivante, cachée, inaccessible peut-être mais vivante ! La retrouver serait une chasse passionnante car elle non plus n’était pas dans les limites imposées par le Cardinal, puisqu’elle n’était plus vierge…
Il hésita. Irait-il porter le billet à son maître ? Ce serait une vive satisfaction d’amour-propre, mais un manque de prudence. Lui-même se sentirait les mains beaucoup plus libres pour mener son enquête et, quand il aurait retrouvé Sylvie, elle lui appartiendrait d’autant mieux que le Cardinal continuerait à la croire morte.
En vérité, ce jour commençait bien. Laffemas décida de le continuer d’agréable façon en allant présider à l’interrogatoire poussé d’un faux-monnayeur, tout en regrettant que l’on ne puisse plus, comme aux temps joyeux du Moyen Âge, l’envoyer finir ses jours dans un chaudron d’eau bouillante…
CHAPITRE 4
… ET UNE SI GRANDE AMITIÉ
Ce soir-là, maître Théophraste Renaudot soupait chez son ami le chevalier de Raguenel. Entre le père de la Gazette et l’ancien écuyer de la duchesse de Vendôme, une solide amitié était née, encore cimentée par la terrible aventure vécue aux abords du Petit-Arsenal et à la suite de quoi l’un s’était retrouvé gravement blessé et l’autre à la Bastille sous l’inculpation de meurtre. Tous deux aimaient à se réunir autour des plats cuisinés par Nicole Hardouin, la gouvernante de Perceval, qui semblait n’avoir d’autre but dans la vie que de faire engraisser un maître dont la minceur obstinée l’eût offensée si elle n’avait su qu’un chagrin tenace y entrait pour beaucoup. Elle-même se sentait parfois moins de cœur à l’ouvrage depuis que la petite Mlle de L’Isle et Corentin Bellec, le fidèle serviteur du chevalier, avaient disparu sans que personne puisse dire ce qu’ils étaient devenus. Même Jeannette leur avait été enlevée un beau soir par Mgr le duc de Beaufort sous prétexte que sa place était à l’hôtel de Vendôme et que la duchesse avait besoin d’elle. Évidemment, Nicole aurait bien aimé avoir de ses nouvelles, mais pour rien au monde elle ne se fût permis d’aller jusqu’au grand hôtel du faubourg Saint-Honoré afin d’en demander… C’est ce qu’elle expliquait à son éternel promis, l’exempt de police Desormeaux. C’était à lui qu’elle devait l’arrivée dans la maison de Pierrot, un gamin de douze ou treize ans qui avait été un moment gâte-sauce aux Trois-Cuillers, rue aux Ours, et qui l’aidait dans les gros travaux et le service de table où il montrait une certaine habileté.
Connaissant les goûts de Renaudot, Nicole servait ce soir-là un superbe aloyau de bœuf gras à point qu’elle avait acheté aux boucheries du Petit-Pont et mis à la broche sur feu doux en chargeant Pierrot de la tourner attentivement en arrosant parfois la viande du jus de la lèchefrite. Vers la fin, Nicole avait assaisonné ce jus d’un soupçon de vinaigre et d’un peu d’ail finement écrasé. Le tout, accompagné de haricots rouges, avait été précédé d’un pâté d’anguilles au poivre acheté chez maître Ragueneau, le traiteur proche du Palais-Cardinal, et serait suivi d’un blanc-manger à la confiture.
Les deux convives dégustèrent d’abord en silence, puis en commentant les dernières nouvelles de la Gazette où il était beaucoup question des troubles soulevés en Normandie par les Nu-Pieds contre les collecteurs d’impôts. Dans nombre d’endroits, la misère était grande et rendait les gens enragés. Ainsi, à Rouen, des gens du peuple s’étaient emparés d’un agent du fisc, lui avaient enfoncé des clous dans le corps et fait passer un tombereau dessus. Les bourgeois vivaient calfeutrés chez eux, tandis que les Nu-Pieds couraient la campagne. Le Roi envoyait contre eux le maréchal de Gassion…
— C’est l’une des plaies de notre temps que cette grande misère dont sont victimes tant de pauvres gens. Le Cardinal, en tant que prêtre…
— Il y est sensible, soyez-en sûr. Je sais des exemples, coupa Renaudot, mais il gouverne de haut… de trop haut pour se soucier de ce qui est pour lui incident mineur. Il se doit à la France…
— Mais la France n’est pas une abstraction. Elle est faite de terre sans doute mais surtout de chair et de sang. Or il est impitoyable.
— Les hommes l’ont fait impitoyable. Songez qu’il est sans cesse sous la menace du poignard des assassins… J’admets cependant qu’on peut le trouver terrible. Il enverrait, paraît-il, M. de Laffemas à la suite de Gassion…