— Mlle de Hautefort ! Elle est ici, et sûrement elle vient voir Mlle Sylvie.
— Va la prévenir ! Elle est en bas à pêcher des crevettes les pieds dans l’eau. Seigneur Dieu ! J’ai hâte de savoir quelles nouvelles elle apporte ! Mais, en attendant il faut que je fasse le ménage ! C’est un vrai taudis, cette maison !
C’était fort exagéré, mais à peine Corentin commençait-il à dévaler la plage que Jeannette mettait tout en l’air. Elle s’agitait si énergiquement qu’elle n’entendit pas le cri de joie de Sylvie. L’arrivée de son amie, c’était, pour l’exilée, une réponse du Ciel aux prières qu’elle ne cessait de lui adresser pour avoir au moins des nouvelles de François. Ce trop long silence devenait insupportable…
Quand Marie parut, elles tombèrent dans les bras l’une de l’autre sans dire un mot, trop émues pour parler, mais elles n’étaient pas femmes à s’attarder longtemps dans les émois du cœur. Elles se prirent par la main pour aller s’asseoir sur le banc de pierre que Corentin avait placé contre la maison et près d’un bouquet de genêts. Sylvie était si heureuse qu’elle ne retrouvait pas l’usage de la parole et se contentait de regarder son amie avec un grand sourire et des yeux trop étincelants pour que les larmes soient bien loin. Marie sentit ses mains trembler dans les siennes :
— Je suis venue vous chercher, dit-elle avec une douceur fort peu habituelle chez elle. Il est temps de rejoindre le monde des vivants.
— C’est François qui vous envoie ?
— Mon Dieu non ! Je m’envoie moi-même. Votre héros est aux armées avec le Roi qui va assiéger Arras. La Cour est à Amiens. J’ajoute que l’abbé de Gondi qui vous baise les mains m’a vivement approuvée. Nous pensons l’un et l’autre que vous n’êtes plus en sûreté ici.
Le sourire de Sylvie s’éteignit sous le coup de la déception.
— L’abbé est donc revenu d’Italie ?
— Il y a beau temps ! C’est un homme qui ne peut vivre longtemps loin de la place Royale. En outre, comme c’est le plus curieux et le plus intrigant qui soit, il réussit à apprendre des choses tout à fait extraordinaires. Par exemple que le Lieutenant civil qui est originaire du Dauphiné aurait de la famille à La Roche-Bernard et qu’il songerait à s’y rendre quand il sera tout à fait remis. Ce qui ne saurait tarder, car il vient d’échapper à deux attentats et il éprouverait le besoin de changer d’air.
La silhouette sinistre de son bourreau évoquée soudain sous le ciel de son île fit frémir Sylvie qui devint très pâle.
— Et où est-ce, La Roche-Bernard ?
— Pas bien loin. On y passe pour aller embarquer à Piriac. Aussi, je le répète, je suis venue pour vous emmener…
— Si c’est pour me jeter au fond d’un couvent comme le souhaite M. Vincent de Paul… et donc M. de Beaufort, comme en rêve d’ailleurs Mme de Gondi, je préfère rester ici à courir le risque. Je ne suis pas seule ; on veille sur moi et je dois pouvoir me défendre…
Marie se mit à rire :
— Mais qui vous parle de couvent ? Je vous connais trop pour ignorer le peu de goût que vous en avez. Je vous ramène…
— À Paris ? s’écria Sylvie reprise par l’espoir. La Reine me rappelle auprès d’elle ?
Ce fut au tour de Marie de s’assombrir :
— La Reine vous croit morte, mon petit chat. J’ajoute qu’elle ne vous a guère pleurée. J’ai toujours de l’affection pour elle, mais il me faut reconnaître que c’est une femme oublieuse… égoïste… et point trop intelligente !
Un silence permit à Sylvie de peser ces dernières paroles.
— Je n’aurais jamais cru vous entendre dire chose pareille, remarqua-t-elle enfin. Mais… j’y pense : si la Cour est à Amiens, comment êtes-vous ici ?
— Parce que je n’en fais plus partie, Sylvie.
— Vous n’êtes plus dame d’atour ?
— Eh non ! Je dirai même que je suis exilée… pour complaire à M. de Cinq-Mars ! Vous vous souvenez de M. de Cinq-Mars, ce ravissant officier aux Gardes que protégeait le Cardinal, qui vous accompagnait chez lui et qui refusait si farouchement le poste de maître de la garde-robe du Roi ?
— C’est difficile de l’oublier. Il s’est toujours montré charmant…
— Il l’est beaucoup moins. Jusqu’à l’an passé, j’avais, vous devez vous en souvenir, pris la… survivance de Mlle de La Fayette. Le Roi me faisait une cour assidue, ne voyait que par moi – quand je ne le malmenais pas trop, et plus encore quand je le malmenais. Il a donné des fêtes en mon honneur, écrit des ballets que nous dansions ensemble. La Cour après la naissance de Mgr le Dauphin était d’une gaieté folle…
— Mais vous n’avez jamais…
— Quoi ? Cédé au Roi ?… Pour qui me prenez-vous ? Libre à lui de m’aimer ! C’était à ses risques et périls, et il le savait. D’ailleurs je ne lui ai jamais rien demandé, ni faveur ni poste, sauf une seule fois, quand je l’ai prié de nommer ma grand-mère gouvernante de l’enfant, puis dame d’honneur en remplacement de Mme de Senecey. Il me l’a refusé et j’ai compris pourquoi…
— Mais que vient faire M. de Cinq-Mars au milieu de cela ?
— Ce qu’il vient faire ? Mais tout simplement qu’il est à ce jour le favori du Roi. Le Cardinal qui me déteste a réussi un beau coup. Ce blanc-bec tient le Roi par le bout du nez ! Il se fait couvrir d’or et a même demandé la charge de Grand Écuyer, qu’il obtiendra sûrement. On l’appellera Monsieur le Grand… ce qui ne l’empêchera pas de courir chaque nuit au Marais, dès que le Roi est couché, pour y rejoindre sa maîtresse, la belle Marion de Lorme.
— Il vous a donc remplacée dans l’affection de notre sire ?
— Eh oui ! mais cela ne lui a pas suffi. Afin d’affirmer son pouvoir sur notre maître, il a voulu régner seul et a exigé mon départ ! Je suppose que le Cardinal n’y était pas étranger… Alors on m’a fait savoir que ma présence n’était plus souhaitée. Et un beau matin, comme jadis Louise de La Fayette, un carrosse m’attendait pour me ramener « dans ma famille » en présence de toute la Cour.
La voix se fêla, retenant avec peine un sanglot. Sylvie devina ce qu’avait pu être, pour la fière Hautefort, cette humiliation publique.
— Mais que vous reproche-t-on ?
— De ne plus plaire… et même d’importuner ! fit-elle avec rage. Le Roi a dû sentir ce que j’éprouvais car, au moment de ma révérence, il m’a tendu la main en disant : « Mariez-vous ! Je vous ferai du bien… »
— En attendant, il vous exilait sans véritable motif. Et la Reine dans tout cela ?
Marie haussa les épaules avec un reste de chagrin.
— Elle m’a embrassée en son particulier mais elle n’a rien fait pour me garder. Et puis… elle est de nouveau enceinte !
Sylvie ouvrit des yeux énormes :
— Mais… comment avez-vous fait ? François…
— Oh, il n’est plus question de lui dans cette affaire. Je me demande du reste comment il prend la chose…
— Qui alors ?
Cette fois, Marie éclata de rire et, de retrouver cet éclat joyeux, Sylvie se dit que le mal était peut-être moins grave qu’elle ne le pensait.
— On dirait que vous ne croyez guère à la vertu de votre reine ? Mais le Roi, mon enfant ! Le Roi que Cinq-Mars a pour ainsi dire traîné au lit de sa femme en menaçant de ne plus le voir d’au moins un mois ! Oh, le favori a de grands pouvoirs : il affirmait qu’il fallait assurer la descendance avant que la Reine ne puisse plus procréer. La naissance est attendue pour septembre… Ce qui ne veut pas dire que le Roi aime davantage sa femme ! Il la tient plus que jamais en suspicion. C’est pourquoi je ne lui en veux pas trop. D’autant que sa nouvelle dame d’honneur, Mme de Brassac, est, ainsi que son époux nommé comme par hasard surintendant de la maison de la Reine, tout au Cardinal. Ah, le temps des belles aventures d’amour me paraît bien fini…