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Pour Marie, c’était sa maison d’enfance – beaucoup plus que Hautefort en Périgord ! – parce que c’était celle de sa mère, Renée du Bellay, morte en la mettant au monde quelques semaines après que son époux, Charles de Hautefort, eut été tué à Poitiers dans une escarmouche. Ce couple exemplaire laissait quatre enfants : Jacques né en 1610, Gilles né en 1612, Renée en 1614 et Marie en 1616. Mme de La Flotte, leur grand-mère, avait élevé son petit monde dans ce coin charmant du Vendômois, ainsi qu’à Paris où la famille, fort riche, possédait un magnifique hôtel.

Lorsque l’on y arriva après un voyage sans histoire, il n’y avait à La Flotte que la châtelaine. Des deux frères de Marie, Gilles, le cadet, avait rejoint en Artois le maréchal de La Meilleraye, et l’aîné était en Périgord. Marquis de Montignac, il s’y consacrait à sa seigneurie de Hautefort où il édifiait, autour d’un beau logis Renaissance, un magnifique château qu’il voulait à la hauteur des gloires familiales. Atteint de la passion des bâtiments à une époque où Richelieu rasait tant de tours seigneuriales, il voyait là une manière élégante de résister à une tyrannie proprement révoltante. Quant à Renée, devenue duchesse d’Escars par mariage, elle s’occupait sur les terres familiales à donner une descendance à son époux, contrairement à son aîné qui ne voulait pas entendre parler de mariage.

— Pas de femme, pas d’enfants mais le plus beau château du monde, voilà sa devise ! expliqua Mme de La Flotte en conduisant Sylvie et Jeannette à leur appartement. Autant dire que nous le voyons peu. Il compte sur son frère pour perpétuer le nom…

Sylvie connaissait déjà la grand-mère de Marie pour l’avoir rencontrée plusieurs fois au Louvre ou à Saint-Germain. C’était alors une dame âgée et sage qui tenait de la nature une trop grande beauté pour qu’il ne lui en restât pas quelque chose : l’Aurore lui devait sa blondeur et son teint de rose. Elle était née Catherine le Vayer de La Barre, d’une famille terrienne des environs, et avait épousé par amour René II du Bellay qui l’avait faite dame de La Flotte en la lui offrant. Femme de tête autant que de cœur, elle avait adoré sa fille, adorait ses petits-enfants, et aurait fait certainement une meilleure gouvernante pour le Dauphin que la sèche marquise de Lansac dont le seul titre à ce poste éminent résidait dans le fait qu’elle était une créature du Cardinal. Il suffisait pour s’en convaincre de voir avec quelle autorité pleine de bonhomie elle dirigeait son importante maisonnée.

Douée en outre d’un sens très vif de l’hospitalité et d’une grande générosité, elle accueillit Sylvie avec une chaleur réconfortante, sans s’étonner de recevoir une demoiselle de Valaines qu’elle avait connue demoiselle de L’Isle. C’était bien sûr Marie qui l’avait renseignée, et on aurait dit que ce changement d’identité lui faisait plaisir.

— C’est tellement plus agréable de savoir à quoi s’en tenir sur quelqu’un ! déclara-t-elle avec enjouement. J’ai été, jadis, des dames de la reine Marie et je me souviens fort bien de votre mère lorsqu’en 1609 elle est arrivée de Florence conduite par son frère aîné. Elle n’avait que douze ans mais elle était ravissante : une petite madone. Vous lui ressemblez un peu… mais vous êtes différente et c’est aussi bien ainsi. Nous aurons tout le temps d’en parler…

Outre qu’ils lui firent chaud au cœur, ces quelques mots ouvrirent devant Sylvie une perspective inattendue : en entendant Mme de La Flotte évoquer le frère aîné qui avait mené Chiara Albizzi à Paris, elle s’aperçut qu’elle ignorait tout de la famille florentine où sa mère avait vu le jour. Personne, et pour cause, ne lui en avait jamais parlé puisque, dès son arrivée à Anet, Mme de Vendôme s’était efforcée d’effacer ses souvenirs. Mlle de L’Isle n’avait aucun point commun avec Florence et ses habitants mais, redevenant elle-même, Sylvie se promit d’essayer d’en apprendre davantage. Et, en attendant de pouvoir interroger son hôtesse, elle commença par poser quelques questions à Corentin. Celui-ci avoua son ignorance avec une note de tristesse qui n’échappa pas à Sylvie.

— C’est M. le chevalier qui connaissait bien votre famille, mademoiselle Sylvie, et il est peu bavard. Il ne m’a jamais rien dit… Vous avez envie de quitter la France ? ajouta-t-il avec une inquiétude qu’il n’essaya pas de masquer.

— Ni de la quitter ni de vous emmener avec moi. N’ayez pas peur !

— Je n’ai pas peur…

— Oh si ! Et vous vous demandez, comme je le fais moi-même, combien de temps encore nous allons être séparés de mon cher parrain ? Il doit vous manquer autant qu’il me manque…

Elle laissa passer l’instant d’émotion puis, tout à coup, lança :

— Pourquoi ne retourneriez-vous pas auprès de lui, Corentin ? Il doit être très malheureux sans vous et j’imagine bien que vous l’êtes sans lui.

— Sans doute, mais il ne me pardonnerait pas de manquer à mon devoir qui est de vous protéger. Je l’ai choisi le soir où je me suis lancé sur la trace de Laffemas…

— Je ne vous en remercierai jamais assez, mais je crois que vous pouvez considérer que Mlle de Hautefort a pris votre relève. Je ne suis plus seule au bout du monde…

Au regard qu’il lui coula, elle vit qu’il était tenté. Pourtant, il objecta encore :

— Comment rentrer si sa maison est surveillée ?

— Depuis deux ans ? Les guetteurs ont dû se fatiguer. En outre vous pouvez changer d’apparence… ou encore jouer le retour du grand blessé. Moi je suis morte, certes, ajouta-t-elle avec une amertume dont elle ne put se défendre, mais vous ? Pourquoi en tentant de me sauver n’auriez-vous pas été gravement atteint ? Ce qui expliquerait votre longue absence ?

— Pourquoi pas, en effet ? s’écria Marie qui avait entendu. Bravo, ma chère, vous ne manquez pas d’imagination ! Quant à vous, Corentin, vous pouvez sans crainte aller rejoindre votre maître. Il sera doublement heureux, puisque vous lui porterez des nouvelles de sa filleule. Et soyez sûr qu’ici nous ferons bonne garde.

Elle n’ajouta pas que, de son côté, elle ourdissait un plan capable de mettre Sylvie définitivement à l’abri, mais Corentin n’avait plus besoin de nouveaux arguments. Le lendemain même il quittait La Flotte, emportant une longue lettre de Sylvie… et les regrets de la pauvre Jeannette qui voyait s’éloigner une fois de plus le mariage dont on parlait depuis déjà pas mal d’années.

Avec les jours d’été, Sylvie s’abandonna au plaisir de la vie de château lorsque l’on n’y compte que des amis. Les jardins croulaient sous les fleurs. Mme de La Flotte était de fort agréable compagnie et, tandis que Marie passait son temps à échafauder des plans plus belliqueux les uns que les autres, Sylvie bavardait avec sa grand-mère, l’écoutant évoquer sa prime jeunesse – elle était née sous Charles IX, à mi-chemin entre la Saint-Barthélémy et la mort du Roi – et surtout lui parler poésie. Au cousin angevin, Joachim du Bellay, si fort attaché à son village de Lire, à Bertrand de Born, le tumultueux ancêtre des Hautefort, on pouvait ajouter le cher Pierre de Ronsard dont on apercevait, de l’autre côté du Loir, les girouettes et les hautes frondaisons du manoir natal. Mme de La Flotte adorait Ronsard et aimait beaucoup la veuve et les sœurs du dernier du nom : Jean, décédé en juin 1626, juste au moment où l’on massacrait les Valaines. À plusieurs reprises, elle emmena Sylvie à La Possonnière. Marie ne se joignait pas à ces expéditions : elle n’aimait pas les vers trop doux, leur préférant les sirventes fulminants de son ancêtre périgourdin. Et puis elle était fort occupée, entretenant une correspondance assidue avec quelques personnes dont elle ne mentionnait jamais le nom mais dont certaines se manifestèrent à des dates assez voisines.