En revanche, le reste des « amis » annoncés par Beaufort ne laissa pas de la surprendre par son côté hétéroclite : deux frères normands, Alexandre et Henri de Campion qui, jusqu’à sa mortelle victoire au combat de La Marfée, avaient servi le comte de Soissons, le père La Boulaye, confident de César, nouvellement nommé par lui prieur de la collégiale Saint-Georges enclose dans le château, le comte de Vaumorin dont Marie apprit bientôt qu’il servait de courrier entre Londres et Vendôme, tous ceux-là semblaient graviter autour d’un bien curieux personnage, un petit bossu noir de poil, Louis d’Astarac de Fontrailles, sénéchal d’Armagnac et surtout confident de Monsieur dont il représentait la pensée. Lui aussi arrivait de Londres où le retenait en principe un ordre d’exil. Enfin, un beau jeune homme que Marie connaissait bien pour l’avoir vu en maintes circonstances dans l’entourage de la Reine dont il était l’un des fervents, et qui avait plus ou moins remplacé Beaufort dans le rôle de chevalier servant. Il s’appelait François de Thou, de grande famille parlementaire, proche ami de Cinq-Mars qui l’appelait plaisamment « Son Inquiétude », esprit profond et sérieux que l’on pouvait s’étonner de trouver au milieu de ces foudres de guerre car il occupait le poste, nettement au-dessous de ses aptitudes, de bibliothécaire du Roi alors qu’il avait vaillamment combattu sous Arras. Entre tous, un lien commun : la haine de Richelieu dont ils avaient à se plaindre pour une raison ou pour une autre : Fontrailles parce qu’il avait un jour osé railler son infirmité, de Thou à cause de ce poste de rat de librairie qu’il jugeait ridicule, les autres pour des raisons diverses mais qui se rejoignaient dans leur dévouement à la maison de Vendôme. Mlle de Hautefort, naguère dame d’atour de la Reine frappée d’exil sans raison valable, reçut de ces hommes un accueil chaleureux dû au moins autant à son éclatante beauté qu’à son « malheur ».
Cependant, elle découvrit vite que son rôle présent, comme celui de Mme de Montbazon, devait être seulement décoratif. Ces hommes, à l’exception de Fontrailles qui représentait Monsieur, étaient tous porteurs des volontés de César de Vendôme qui, depuis la Cour de Saint James, les dictait à ses fils. Après un repas qui fut ce qu’il devait être, agréable à tous points de vue, et où l’on s’occupa surtout de plaire aux dames, les valets se retirèrent tandis que les écuyers de Beaufort, Ganseville et Brillet, veillaient aux portes de la grande salle. Ce fut Fontrailles qui le premier prit la parole, avec un salut aux deux femmes :
— Messieurs, et vous aussi mesdames, nous sommes ici pour accorder nos violons dans le grand projet destiné à débarrasser enfin et à jamais le royaume de l’homme qui l’étrangle depuis tant d’années…
S’il était laid et contrefait, la nature l’avait cependant doué d’un charme surprenant : une voix de violoncelle, toute de velours sombre, avec un curieux pouvoir d’envoûtement. Dès les premières paroles, on fut sous le charme :
— Je ne suis ici que de passage pour porter, en Espagne, à notre amie la duchesse de Chevreuse, éloignée depuis trop longtemps, l’amitié et la confiance de M. le duc de Vendôme. Par elle, je suis assuré de prendre langue rapidement avec le duc d’Olivarès, Premier ministre de Sa Majesté le roi Philippe IV.
Comme les autres, Marie écoutait la musique de cette voix exceptionnelle, pourtant elle ne tarda pas à s’intéresser vivement au texte. Sans surprise, elle découvrit qu’il s’agissait là d’un complot destiné à abattre Richelieu avec l’aide de l’Espagne, mais ce qui la confondit fut d’entendre que le chef de la vaste conspiration où entraient Monsieur – pouvait-il se faire une conspiration sans lui ? – et la Reine n’était autre que le Grand Écuyer, le favori comblé de Louis XIII, le trop séduisant Cinq-Mars. Renseignée cependant par sa grand-mère au sujet des ambitions du jeune homme, elle n’hésita pas à entrer dans le débat :
— Que M. de Cinq-Mars souhaite se débarrasser du Cardinal qui l’empêche de monter là où il veut afin d’épouser Mlle de Nevers, rien de surprenant, mais que devient le Roi ? Comptez-vous, messieurs, vous débarrasser aussi de lui ?
— Il n’en est pas question ! Nous sommes ses fidèles sujets mais, étant éloignée de la Cour depuis quelque temps, vous ignorez sans doute que les sentiments de Sa Majesté envers son ministre ont beaucoup évolué. Le Roi est las de subir une insupportable tutelle…
— Il vous l’a dit ?
— Pas à moi mais à Monsieur le Grand. Comme celui-ci le suppliait de se libérer d’une férule odieuse en « remerciant » Son Éminence, le Roi a refusé en donnant tous les signes d’une grande frayeur. Alors notre ami a suggéré quelque chose de plus… définitif.
— Et qu’a dit le Roi ? Toujours aussi effrayé ?
— Non. Il a réfléchi un moment, puis il a murmuré comme se parlant à lui-même : « Il est prêtre et cardinal, je serais excommunié. » Ajoutons que notre Sire est fort malade… Richelieu aussi d’ailleurs !
— Alors, pourquoi mêler l’Espagne à une affaire française ? intervint Beaufort. Peut-être suffit-il d’attendre ?
— Monsieur et Cinq-Mars ne peuvent plus attendre, justement parce que le Roi va mal. Monsieur veut la régence et Cinq-Mars…
— Mlle de Nevers que l’on parle de marier au roi de Pologne. J’en demeure d’accord mais l’Espagne…
— Vous l’avez trop combattue pour l’aimer, mon cher duc, reprit le bossu, mais elle nous apportera le moyen de n’être accusés en rien de la mort du Cardinal. Elle nous fournira l’arme et l’exécuteur lorsque le Roi et son ministre délabré descendront vers le Roussillon et la Catalogne comme ils en ont l’intention.
— Et si le Roi mon oncle mourait avant le Cardinal ?
— Monsieur aurait la régence… peut-être, mais le Cardinal a des créatures partout et il ne vivrait pas longtemps. De même, toute la noblesse de France serait en danger. C’est pourquoi il faut nous en débarrasser.
Beaufort se tourna vers le jeune de Thou qui écoutait sans rien dire :
— Qu’en pense notre juriste ?
Celui-ci rougit, mais offrit à son hôte un sourire charmant :
— Que les risques sont trop grands pour ne pas s’entourer de toutes garanties. Si M. de Fontrailles se rend en Espagne, cela peut être une bonne chose. Reste à savoir ce qu’elle offrira… et à quel prix ?…
On s’en tint là et la conférence s’acheva, le bossu partant le lendemain matin. François alla prendre la main de Mme de Montbazon qui n’avait pas ouvert la bouche, la baisa avant de la remettre à Pierre de Ganseville chargé de la conduire à ses appartements :
— J’irai vous saluer tout à l’heure, ma douce amie… Pour l’instant, accordez-moi de veiller à certains arrangements…
Comme il n’en fit pas autant pour Mlle de Hautefort, celle-ci pensa qu’elle devait figurer parmi les arrangements en question et se rapprocha de la cheminée où brûlait un arbre entier. Les autres comprirent et vinrent la saluer avant de se retirer.
— Eh bien ? dit François en revenant vers elle. Que pensez-vous de tout cela ?
— Que toute affaire dont Monsieur se mêle est dangereuse par principe. Dieu sait si je hais Richelieu et j’admets volontiers que sa disparition serait une fort bonne chose. Mais Cinq-Mars est un jeune fou, ivre d’ambition, à qui sa haute position donne le vertige. Si vous voulez m’en croire, François, restez en dehors de tout cela !
— Mais, mon père ?
— Le duc César est loin et l’on n’ira pas chercher sa tête outre-Manche si le complot avorte, comme tous ceux qui l’ont précédé. Si vous êtes attaché à la vôtre comme je l’espère, tenez-vous tranquille ! Souriez, approuvez, mais surtout ne signez rien et, si j’ai un conseil à vous donner…