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D’un geste vif, il se pencha sur elle et posa sur ses lèvres un baiser léger…

— Ne le donnez pas, ma chère sagesse ! Dès l’instant où l’Espagne doit y tremper, je n’accepterai jamais de prêter la main à quelque complot que ce soit ! Je suis prince français, madame, et soldat avant tout. L’Espagne me fait voir rouge…

— Je croyais pourtant que vous aimiez… au moins une Espagnole ?

— Et je n’ai pas changé, Marie ! S’il vous arrivait de la revoir, dites-lui qu’elle a désormais un fils – et même deux ! – et que les choses ne sont plus ce qu’elles étaient. J’ai peine à croire que la reine de France puisse donner sa belle main à une conspiration qui pourrait coûter le trône au jeune Louis.

Maria planta son regard bleu dans celui de son hôte, comme si elle cherchait à lire dans sa profondeur :

— Vous l’aimez toujours ?

— Toujours.

— Mais alors ?

De la tête, elle désignait la porte par laquelle était sortie la divine duchesse. François sourit :

— Que vous êtes jeune, mon Dieu ! J’ai vingt-cinq ans, ma belle Aurore, et je n’ai jamais juré de vivre comme un moine. Celle qui m’attend là-haut, dans la tour des Quatre-Vents, m’apporte plus que je n’osais espérer. C’est peut-être grâce à elle si je peux garder la tête froide devant les tourbillons qui se lèvent sous mes pieds.

— Seulement la tête ?

— Cela va de soi… Elle me fait apprécier le bonheur qu’il y a à se sentir vivant.

— Avez-vous oublié que la mort de Richelieu vous permettrait d’abattre Laffemas et de libérer enfin quelqu’un d’au moins aussi délicieux que votre duchesse ?

— Pourquoi donc croyez-vous que j’écoute ces messieurs et les reçois chez moi ? Je leur souhaite le plus vif succès, mais sans moi. Et à condition qu’ils ne touchent pas au Roi. Ce dont je ne suis pas encore certain.

— Ils n’oseraient…

— L’abattre ? Non, mais… avancer l’instant de la mort d’un homme déjà si atteint, pourquoi pas ? Qu’un de Thou n’y pense pas j’en suis certain, mais un Fontrailles… Allez dormir, mon amie, et soyez certaine que je ne m’avancerai pas davantage. Je vous en donne ma parole.

En remontant dans sa chambre, Marie pensa que c’était déjà trop que cette réunion « préalable » ait eu lieu à Vendôme. Avant de se coucher, elle s’approcha de la fenêtre qu’une pluie rageuse et froide flagellait. Elle la regarda tomber en se disant que c’était un temps affreux pour voyager. Pourtant, elle savait qu’à peine rentrée à La Flotte, elle presserait son départ pour Créteil, même s’il fallait geler pendant quelques jours dans une maison mal préparée à les recevoir, elle et sa grand-mère. Non que l’idée de voir mourir le Cardinal lui fît une peine affreuse : elle le détestait trop pour cela mais, comme Beaufort, l’idée de l’appel à l’Espagne lui déplaisait et, surtout, la pensée que le jeune Cinq-Mars, parvenu grâce au Cardinal aux honneurs, comblé de bienfaits par un roi trop faible, ne songeât qu’à mordre ou même arracher la main nourricière lui faisait horreur.

À Jeannette qui venait l’aider à se déshabiller, elle offrit malgré tout un sourire :

— Nous allons bientôt revoir Paris, Jeannette.

— Mademoiselle est rappelée ?

— Oui et non. Je resterai hors la ville mais toi, rien ne t’empêchera d’aller faire un tour rue des Tournelles. Ou même de regagner l’hôtel de Vendôme. En ce moment, on doit y avoir grand besoin de serviteurs fidèles…

Le rayon de soleil qui illumina soudain le visage, si triste auparavant, de la jeune chambrière vint contrebalancer les sombres pensées qui assaillaient Marie et lui permit de trouver le sommeil.

CHAPITRE 7

UNE FIOLE DE POISON

Depuis qu’il avait découvert que Sylvie se trouvait au couvent de la rue Saint-Antoine, Laffemas vivait dans un état d’excitation qui lui faisait presque oublier la menace constante dont il était l’objet. Qu’elle fût si proche et cependant inaccessible irritait un désir qui le tenait éveillé de longues heures nocturnes. Ne pouvant le faire lui-même – son poste le lui interdisait – il faisait surveiller la Visitation jour et nuit sous le fumeux prétexte qu’une conspiratrice de haut lignage et sa suivante venaient de s’y retirer. Il était allé jusqu’à laisser entendre qu’il s’agissait de la duchesse de Chevreuse. Ses sbires devaient suivre l’une ou l’autre femme si d’aventure elles sortaient du couvent. Sachant qu’il n’y avait aucune chance que la « Chevrette », bien connue de la police et toujours à Madrid, fît une apparition rue Saint-Antoine, il s’était attaché à tracer de la prétendue suivante un portrait qui restituait le visage et la silhouette de Sylvie avec une exactitude maniaque. Naturellement, Nicolas Hardy qui connaissait la vérité était le plus souvent de surveillance, ce qui ne l’enchantait pas : cette fille après laquelle on l’avait envoyé courir au bout du monde pour en revenir amoché, il ne la portait pas dans son cœur. Aucune chance qu’elle lui échappe mais, comme il était loin d’être stupide et voulait mettre toutes les chances de son côté, il s’était assuré le concours de deux gamins qui allaient parfois livrer de la chandelle au couvent. Par eux, il apprit qu’une demoiselle de Valaines venait d’être admise chez les novices, information qui mit un comble à l’exaspération de son patron : on pouvait toujours espérer faire sortir une Sylvie réfugiée, mais Sylvie sous le voile d’une future religieuse devenait intouchable.

Les semaines coulant sans que rien ne bouge derrière le portail à guichet grillagé, une espèce de désespoir s’empara du misérable. Il n’avait même pas la ressource de l’apercevoir derrière les grilles du parloir, l’accès des maisons saintes lui étant refusé sauf chez Vincent de Paul qui eût accueilli le diable pour peu qu’il montrât la moindre contrition, mais Mme de Maupeou n’avait pas les mêmes raisons évangéliques que le petit homme pétri de sainteté et d’amour de ses semblables. En outre, il existait entre sa famille et celle de Laffemas une vieille haine datant des guerres de Religion et que les activités du bourreau de Richelieu n’étaient pas faites pour apaiser. Or, celui-ci ne pouvait accepter l’idée que la fille de Chiara fût à jamais perdue pour lui… Il était prêt à suivre n’importe quelle forme d’espoir, fût-elle infâme…

C’est alors qu’il reçut la visite de Mlle de Chémerault.

Ses relations avec le Cardinal avaient parfois conduit la fille d’honneur de la Reine et le Lieutenant civil à se rencontrer. Tous deux en retiraient une satisfaction mutuelle qui n’avait naturellement rien à voir avec un quelconque contact physique mais, fort jolie, fort coquette, fort dépensière et assez peu argentée, la Belle Gueuse, comme on l’appelait, appréciait les petits suppléments de numéraire qu’elle trouvait chez Laffemas en échange d’informations qui n’intéressaient pas Richelieu. Soucieuse de sa réputation, elle ne mettait jamais les pieds au Grand Châtelet, préférant de beaucoup la tranquillité de la rue Saint-Julien-le-Pauvre et l’obscurité à la lumière du jour. Ce qui n’empêche qu’une sorte d’amitié s’était liée entre eux.

Quand elle eut baissé l’épais capuchon de soie ouatée qui couvrait sa tête et laissé tomber le masque de satin qu’elle tenait devant son visage, elle s’installa en face de son hôte et accepta le verre de vin d’Espagne qu’il lui offrait pour la réchauffer :

— Il m’est venu d’autres nouvelles de cette petite dinde de L’Isle que tous croient morte, déclara-t-elle en guise de préambule avec un soupir de satisfaction.