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— Mon cher marquis ! Quelle joie de vous revoir !…

— C’est monsieur le duc qu’il faut dire, Sylvie, corrigea Raguenel avec un sourire. Notre ami a eu la douleur de perdre le maréchal son père…

— Ni l’un ni l’autre ! coupa le jeune homme. J’étais Jean pour vous autrefois et je voudrais bien le rester…

— Je ne demande pas mieux. J’ai appris aussi que vous êtes à présent diplomate et que l’on vous avait envoyé en mission auprès de Mme la duchesse de Savoie…

— C’était fort intéressant, mais grâce à Dieu je n’y suis pas resté. Je ne me le serais jamais pardonné : en rentrant chez moi, j’ai trouvé une lettre de Mlle de Hautefort qui m’appelait en Vendômois. Malheureusement, quand je suis arrivé là-bas, il n’y avait plus personne. Mme de La Flotte et sa petite-fille étaient parties sans dire où elles allaient. J’ai appris qu’elles avaient reçu pendant quelque temps une jeune fille nommée Sylvie et sa suivante que l’on appelait Jeannette. Alors je suis revenu à Paris pour y voir M. le chevalier de Raguenel qui avait…

— Bien des choses à lui apprendre, compléta Perceval avec un regard significatif qui empourpra Sylvie.

— Quoi, vous lui avez dit ?

— Tout ce qu’un homme doit savoir lorsqu’il recherche une femme en mariage, dit gravement le chevalier. Tout sauf le nom du monstre. Nous le lui apprendrons quand il ne sera plus un danger pour quiconque…

— C’est ridicule, protesta le jeune homme. Je suis en état d’affronter n’importe quel danger et le Roi me voit avec faveur.

— Je n’en doute pas, mais vous joueriez votre tête sans aucun bien pour qui que ce soit. Croyez-moi ! Mieux vaut attendre ! Je vous le dirai en temps voulu.

À ce moment une religieuse, les mains au fond de ses manches, s’approcha de Sylvie et se pencha pour lui parler à l’oreille. Celle-ci se leva aussitôt :

— Je vous prie de me pardonner, dit-elle à ses visiteurs, mais Mme la supérieure me demande en son privé et je dois…

— Nous partons ! dit aussitôt Perceval. Il ne faut pas la faire attendre…

— Mais nous reviendrons, n’est-ce pas ? Vous voulez bien que je revienne ? pria le jeune duc…

— Je serai toujours heureuse de vous voir, lui jeta Sylvie en s’éloignant pour suivre la sœur.

La pièce où la mère Marguerite recevait ses visiteurs ne ressemblait en rien au salon d’une grande dame : une table de chêne à pieds tors, deux chaises de paille, un chandelier et un prie-Dieu, mais, au mur, un grand Christ en croix de Philippe de Champaigne offert par le Roi apportait sa note de douloureuse splendeur. Lui faisant face, un homme vêtu de noir mais avec l’élégance d’un collet et de manchettes en très belle dentelle attendait debout. Il se détourna quand Sylvie entra, mais celle-ci eut l’impression de l’avoir déjà vu.

— Voilà Mlle de Valaines, dit la supérieure en allant au-devant d’elle. Mon enfant, voici M. de Chavigny. Il est secrétaire d’État et des proches de Son Éminence qui vous réclame. Il vient vous chercher afin de vous conduire au Palais-Cardinal…

— Moi ? Mais… je croyais que le Cardinal ignorait que je fusse à Paris.

— Le Cardinal sait toujours tout, mademoiselle ! Veuillez vous préparer à me suivre !

Et comme Sylvie manifestait son incompréhension, mère Marguerite reprit la parole :

— Mieux vaut que vous retrouviez, pour cette visite, vos vêtements du monde. Il ne serait pas convenable que l’on vît sortir de chez nous une nonne revêtue. D’ailleurs, vous ne l’êtes pas encore, ajouta-t-elle avec un bon sourire.

— Comme il vous plaira mais… j’avais des visiteurs au parloir. Puis-je aller les saluer avant de suivre monsieur ?

D’un geste vif, Chavigny s’y opposa :

— Non. Ils vont être avertis que vous avez une tâche à accomplir et que… vous espérez les revoir bientôt. Allez ! Allez vite ! Son Éminence n’aime pas attendre !

Cela, Sylvie le savait depuis longtemps, aussi se hâta-t-elle d’aller changer d’habits. Quelques minutes plus tard, elle montait dans une voiture aux armes du Cardinal dont les mantelets étaient rabattus. M. de Chavigny monta auprès d’elle et la voiture partit pour aller vers le Louvre et le Palais-Cardinal en suivant la rue Saint-Antoine mais, outre que le chemin lui parut singulièrement long, Sylvie s’aperçut que l’on tournait plusieurs fois à droite, puis à gauche, puis encore à droite. Elle se pencha pour soulever le mantelet mais son compagnon qui gardait le silence depuis leur départ s’y opposa.

— Restez tranquille !

— Vous avez dit que nous allions…

— Là où Son Éminence veut que vous alliez ! Ainsi, tenez-vous en repos. D’ailleurs, nous arrivons !

L’inquiétude de Sylvie augmenta en constatant que l’on franchissait un corps de garde, puis un autre après être passé sur un pont de bois. Une cloche sonna cinq coups, des commandements se firent entendre, et quand enfin la portière s’ouvrit et que l’on abaissa le marchepied, quand on la fit descendre, elle eut l’impression d’arriver au fond d’un puits formé de bâtiments noirâtres et de grosses tours rondes aux créneaux desquelles paraissaient des bouches de canon. La Bastille ! On lui avait fait parcourir tout ce chemin pour la conduire à la Bastille qui n’était qu’à quelques pas de la Visitation !

Chavigny la laissa apprécier la surprise qu’il lui réservait, s’attendant peut-être à des cris, des larmes, des protestations, mais Sylvie avait trop subi de coups du destin pour ne pas privilégier son orgueil et le souci de sa dignité. Le regard qu’elle posa sur son compagnon était glacé :

— Est-ce donc ici que Son Éminence m’attend ?

— Non. Vous la verrez plus tard… peut-être.

— Alors pourquoi cette comédie ? Car c’en est une, n’est-ce pas ? Jamais Mme de Maupeou n’aurait consenti à me laisser partir si elle avait su où vous m’emmeniez.

— En effet, mais il arrive que le service du Cardinal comme celui de l’État, ce qui est la même chose, exige que l’on emploie le mensonge.

Sylvie s’offrit le luxe de lever un sourcil insolent :

— Le Cardinal et l’État même chose ? Que faites-vous du Roi, monsieur ?

L’autre haussa des épaules agacées :

— Je me suis mal exprimé. Entrons maintenant. On va vous conduire à votre logement.

Ce fut en passant au greffe que Sylvie apprit pour quelle raison on l’emprisonnait : elle était accusée d’avoir eu l’intention, de compte à demi avec le duc César de Vendôme, d’empoisonner le cardinal de Richelieu et même le roi Louis XIII.

Cette fois, elle eut vraiment peur et ce fut en serrant les dents pour contenir sa terreur qu’elle se laissa conduire au long d’un bel escalier à vis, assez large pour que trois personnes puissent le monter de front, qui la mena au second étage d’une des tours. Mais au lieu du cachot sordide qu’elle redoutait, on l’y abandonna dans une grande chambre pourvue d’une cheminée, d’un lit habillé de courtine de serge verte, d’une table, de deux escabeaux et de quelques ustensiles de toilette. De tout cela, Sylvie ne vit rien sinon le lit où elle alla s’abattre, secouée de sanglots trop longtemps retenus tandis que, sous la main rude du porte-clefs, claquait la ferraille des verrous refermés sur elle.

Le lendemain de ce jour, Jean de Fontsomme retourna au couvent. Il n’avait pas aimé l’éclipse de son étoile et moins encore l’explication qu’on lui avait donnée : sœur Marie-Sylvie était retenue par une tâche urgente. Le profond amour qu’il portait à la jeune fille l’avait tenu éveillé toute la nuit, lui soufflant que quelque chose d’inhabituel sinon d’anormal s’était produit. Et, de fait, quand, accueilli par la sœur tourière, il demanda une entrevue avec la novice, il lui fut répondu aussitôt que ce n’était pas possible et que, jusqu’à nouvel ordre, il était préférable de ne pas renouveler sa demande. De toute évidence, on lui cachait quelque chose. Sachant depuis longtemps que faire parler une religieuse sans l’approbation de sa supérieure relevait du miracle, il n’insista pas, remonta à cheval et s’en alla chez Perceval qu’il trouva dans sa « librairie », roulant dans sa tête des pensées dont Sylvie était le centre. Aussi écouta-t-il avec une sorte de passion ce que son jeune ami avait à lui dire.