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— L’innocence de Mlle de Valaines ne se discute pas ! Ni les moyens de la tirer d’un sort aussi affreux, aussi injuste !

— Mais que direz-vous au Roi ?

— Qu’avant de rejoindre, sous Perpignan, M. le maréchal de Brézé qui commande l’armée, j’entends que l’on rende à sa famille la future duchesse de Fontsomme !

— Vous voulez toujours l’épouser ? En dépit de… ce que je vous ai raconté ?

— Plus que jamais car je veux, justement, lui faire oublier jusqu’au nom de son bourreau. On ne rejette pas une martyre, chevalier, on l’aime davantage !

Mais, lorsque Jean de Fontsomme parvint à Saint-Germain, le Roi en était parti avec sa maison depuis quelques heures pour Fontainebleau, d’où il prendrait la route du Roussillon.

Il emmenait avec lui Cinq-Mars…

Jean n’essaya même pas de voir la Reine dont la puissance était nulle et dont il se méfiait un peu. Sa route lui parut toute tracée : il rentra chez lui, ordonna que l’on prépare son départ puis alla faire ses adieux à Perceval de Raguenel :

— Je reviendrai avec ce que je veux ou je ne reviendrai pas ! lui déclara-t-il.

— Ce qui, mon ami, serait stupide ! Sylvie a besoin de vous vivant ! Le beau secours que vous lui apporteriez de l’autre monde !

Le jeune homme se mit à rire :

— Vous avez raison ! Voilà que je donne dans la grandiloquence ! Je vous promets de tout faire pour me protéger… sauf en un seul cas !

— Je sais ! Moi non plus, en ce cas, je n’aurais plus envie de hanter la terre. Dieu vous garde !

— Dieu la garde, elle, avant tout !

Plusieurs jours passèrent sans que Sylvie reçût d’autre visite que celles du geôlier. En dehors de la privation de liberté et de la semi-obscurité où la tenait le soupirail grillé ouvert haut dans une muraille épaisse d’environ deux mètres, le régime de la prison n’était pas pénible : la nourriture était excellente, et trop abondante pour elle. On ne la laissait manquer ni de linge propre ni de savon. Il n’empêche qu’elle vivait dans la hantise de la terrible accusation que l’on faisait peser sur sa tête : complicité d’empoisonnement avec le duc César. Le malheur voulait que ce fût vrai en partie depuis la fameuse nuit dans l’hôtel désert du Marais où il lui avait remis un flacon dont le contenu était destiné au Cardinal s’il faisait emprisonner François pour avoir tué un homme en duel[36]. Et ce flacon, elle l’avait accepté parce qu’elle ne pouvait agir autrement mais elle s’était bien juré de ne jamais s’en servir, sinon sur elle-même, et elle l’avait caché comme l’on sait. Qui donc avait pu le trouver dans cette faille du mur dissimulée par une tapisserie ? Qui donc surtout avait fait la relation avec elle alors que tant de mois, des années même, avaient coulé depuis qu’elle avait quitté le Louvre ?

Ces questions, elle ne cessait de les ressasser. Elles lui ôtaient le sommeil, l’appétit aussi, et elle devait se forcer pour absorber la nourriture nécessaire à la bonne conservation de ses facultés : elle ne voulait pas, quand on la traduirait devant ses juges, offrir l’image d’une loque humaine se soutenant par sa seule volonté. Mais que le temps lui semblait long !

Elle n’avait pour se distraire que les bruits de la forteresse, la cloche de l’horloge frappant tous les quarts d’heure, le cliquetis de clefs, de verrous tirés et refermés, le pas des sentinelles sur les chemins de ronde, les allées et venues dans la cour, des plaintes parfois et parfois aussi l’écho d’une chanson lancée par une grosse voix, pas bien loin d’elle :

Vive Henri IV, vive ce roy vaillant

Ce diable à quatre a le triple talent

De boire et de battre et d’être un vert galant…

Étonnée car ce prisonnier-là semblait heureux de vivre, elle demanda au porte-clefs s’il pouvait lui dire son nom. L’homme se mit à rire :

— Pour sûr ! C’est le maréchal de Bassompierre, ma petite demoiselle ! Un rude gaillard lui aussi, et s’il chante si fort, c’est parce que je lui ai dit qu’il y avait une jolie petite dame juste au-dessus de lui. C’est sa façon de vous faire la cour…

— Et… il est là depuis longtemps ?

— Bientôt douze ans, mais il a pas l’air de s’ennuyer : il mange bien, boit encore mieux et écrit ses mémoires. P’t’être qu’il mourra ici. L’est plus jeune, vous savez.

— Et qu’a-t-il fait pour être embastillé ?

— Ça j’en ai aucune idée. Et si j’le savais, j’vous l’dirais pas parce que j’ai pas le droit. Mais j’lui dirai qu’vous appréciez sa musique. Ça lui f’ra plaisir !

Le maréchal en effet chanta de plus belle, tout en variant son répertoire. Sylvie lui en fut reconnaissante, cette voix sans visage lui donnait l’impression d’avoir un ami et sa peur, à l’entendre, s’apaisait un peu. Une nuit, cependant, alors qu’elle venait de se coucher, sa porte s’ouvrit et le geôlier parut. Il n’était pas seul : un des officiers de la Bastille l’accompagnait et aussi quatre soldats. Sylvie dut s’habiller sous les yeux de cet homme mais elle renonça à se coiffer, ses doigts tremblaient trop.

Encadrée par les soldats, elle descendit, traversa une partie de la cour qu’éclairaient à peine les pots à feu placés sur le rempart, passa sous une porte basse et finalement se retrouva dans une salle, basse elle aussi mais longue et dont les voûtes étaient soutenues par de gros piliers. Contre le mur du fond percé d’une étroite fenêtre en fer de lance, elle aperçut une table éclairée par des chandeliers derrière laquelle étaient assis trois hommes, deux aux cheveux coupés au carré encadrant un autre à la crinière plus longue et grise. Un quatrième écrivait, assis sur le côté à une table plus petite. Les gardes menèrent Sylvie devant les juges – ils ne pouvaient être que cela – et se retirèrent à l’entrée de la salle. En dépit de sa peur, la prisonnière poussa un léger soupir de soulagement car elle avait craint, un moment, de se trouver en face du Lieutenant civil qui hantait ses nuits.

L’homme du milieu était un commissaire du Châtelet. Il leva les yeux des papiers qu’il compulsait et les posa, aussi froids que ceux d’un basilic, sur la prisonnière.

— Vous vous appelez Sylvie de Valaines et vous avez été recueillie et élevée par Mme la duchesse de Vendôme qui vous a introduite à la Cour sous un faux nom pour y devenir fille d’honneur de la Reine.

Richelieu connaissant tout d’elle, Sylvie ne s’étonna pas de voir cet homme si bien renseigné. Curieusement, elle y puisa une force nouvelle pour se défendre pied à pied :

— Ce n’est pas un faux nom, dit-elle avec plus de calme apparent qu’elle n’en éprouvait. Le fief de L’Isle en Vendômois m’a bel et bien été conféré par le duc César à la demande de la duchesse.

— Pour s’être montrés si généreux, il fallait que l’on vous aime beaucoup. Il est bien évident que la reconnaissance s’imposait et sans doute aussi l’affection…

— C’est vrai. J’aime et je respecte infiniment la duchesse…

— Et le duc César ?

— Moins. Il m’a toujours considérée comme une intruse et me reprochait l’amitié que me donnaient ses enfants.

— Ah ! Il vous la reprochait ? Dans ce cas, on peut supposer que vous ayez accepté de l’aider afin de vous faire mieux voir de lui…

— De l’aider à quoi ?

— Mais… à empoisonner Mgr le Cardinal qui vous honorait d’une certaine faveur ?

Une brusque colère empourpra les joues de Sylvie.