— Assez traîné ! murmura-t-elle. Il faut s’y résoudre à présent.
Et, regrimpant sur son escabeau, elle passait sa tête dans le nœud quand éclata le fracas des verrous. Elle eut beau repousser son siège d’un pied furieux, elle n’eut même pas le temps de sentir sur son cou la morsure de la toile tordue. Déjà, l’officier qui était venu la chercher dans la nuit était sur elle et la soulevait dans ses bras.
— À moi, vous autres ! lança-t-il aux soldats. Coupez-moi ça !
Puis, la laissant retomber si brusquement qu’elle s’étala, il gronda :
— Le suicide est interdit ici ! On aurait dû vous mettre dans un cachot ! Là, au moins, on ne trouve rien pour se tuer…
— Ni même pour vivre ! s’écria Sylvie dont la déception se changeait en colère. Qu’est-ce que ça peut bien vous faire que l’on se suicide ? C’est autant de travail en moins pour votre bourreau…
— Justement, vous lui enlevez le pain de la bouche, fit l’homme avec une horrible logique. Venez maintenant, on vous attend !
Elle voulut se débattre mais fut vite maîtrisée :
— Par pitié, laissez-moi ici, laissez-moi mourir ! Je ne veux pas retourner… en bas !
— Vous irez où vous devez aller ! Allons, en route !
La mort dans l’âme à défaut du corps, Sylvie suivit ses gardes dans l’escalier, priant éperdument pour qu’il arrive quelque chose, qu’une marche se détache ou qu’une pierre tombe sur elle de la voûte afin de lui éviter l’univers de souffrance qui se dessinait à son horizon.
Parvenue dans la cour, elle se tournait déjà vers la porte basse qu’elle redoutait tant quand l’officier la prit par le bras :
— Pas cette fois ! Vous allez faire un petit voyage…
Le soulagement fut tellement énorme que Sylvie aurait pu se mettre à rire, mais ses jambes tremblaient encore quand on la fit monter dans un carrosse tout semblable à celui qui l’attendait devant la Visitation, et elle s’affaissa plus qu’elle ne s’assit sur les coussins de drap gris. Elle s’aperçut alors qu’il y avait là un homme vêtu de noir, et elle eut un mouvement de recul en se souvenant de son aventure de Rueil, mais c’était seulement le juge qui l’avait interrogée la nuit précédente et elle se surprit à remercier Dieu qui semblait avoir effacé Laffemas de son chemin. Son épreuve eût été bien pire s’il avait fallu l’endurer sous le regard inhumain de ce misérable.
— Je sais que vous ne me répondrez pas, mais où allons-nous ?
— Ce n’est pas un secret. Nous allons au Palais-Cardinal.
De nouveau, les ais du pont-levis de la Bastille grondèrent au passage de la voiture…
CHAPITRE 8
DE CHARYBDE EN SCYLLA
En descendant de voiture dans la cour du palais, Sylvie comprit qu’un départ se préparait. Autour d’une étrange machine tendue de pourpre et frappée aux armes du Cardinal qui ressemblait à un énorme lit muni de brancards, une nuée de serviteurs et de gardes s’activaient, les uns entassant coffres et bagages dans des chariots, les autres vérifiant leur équipement et procédant à de minutieux examens de leurs montures et de leurs armes.
— Est-ce que Son Éminence quitte Paris ? murmura Sylvie qui avait retrouvé assez de présence d’esprit pour oser une question.
— Elle va rejoindre le Roi dans le Midi pour participer à la gloire des dernières conquêtes. Prenez garde surtout à ne pas l’irriter davantage ! Le Cardinal est fort malade et entreprend ce voyage au prix d’un terrible effort de volonté.
Fort malade ? Sylvie n’en douta pas quand elle fut introduite dans la chambre où l’on achevait d’habiller Richelieu. Un feu d’enfer luttait victorieusement contre la froidure extérieure. On suffoquait presque, pourtant le Cardinal était aussi pâle que s’il était déjà mort. De maigre il était devenu émacié, et sa figure encore allongée par la barbiche presque blanche n’était guère plus épaisse qu’une lame de couteau… Les yeux étaient creux et, sous la longue soutane de moire rouge sur laquelle tranchait le ruban bleu du Saint-Esprit, apparaissaient, au cou et aux poignets, les linges blancs protégeant les ulcères dont on le disait couvert. Pourtant, l’échine restait raide et le regard impérieux. D’un pas d’automate, le Cardinal gagna un fauteuil placé près d’une petite table chargée de fioles et de pots, puis d’un geste autoritaire chassa ses domestiques.
C’était la première fois que Sylvie le voyait sans ses chats, mais sa surprise ne dura guère : un superbe chat des Chartreux à la foisonnante fourrure gris ardoise surgit soudain et sauta sur les genoux maigres qui le reçurent avec un tressaillement douloureux. Aussitôt, la longue main pâle se perdit dans les poils soyeux tandis que la voix profonde, un peu enrouée, s’élevait :
— Ainsi donc vous voici de nouveau, mademoiselle de… Valaines ? C’est bien ça ?
— J’ai déjà eu l’honneur, il y a longtemps, de l’avouer à Votre Éminence…
— C’est vrai. Il y a longtemps mais vous n’avez guère changé. Un peu grandi peut-être ? Et encore ! Quel âge avez-vous ?
— J’aurai bientôt vingt ans, monseigneur.
— Je ne vous demanderai pas ce que vous avez fait durant ces années. D’abord parce que je le sais en partie, ensuite parce que je n’ai pas beaucoup de temps. Chantez-vous toujours ?
— À la chapelle de la Visitation j’ai recommencé à chanter après de nombreux mois. Pour bien chanter, il faut avoir le cœur léger…
— … ou infiniment lourd. On dit que le cygne, au moment où il va mourir, émet d’admirables accents. J’aimerais que vous chantiez pour moi une dernière fois… Cherchez auprès du cabinet florentin, il doit y avoir une guitare !
— Je ne saurais, monseigneur, murmura Sylvie sans bouger.
— Pourquoi ?
— Je ne suis pas un cygne et puis… il se peut que l’approche de la mort améliore la voix, mais la peur l’étrangle…
— Et vous avez peur ? Il me semble pourtant me souvenir vous avoir entendue m’assurer que vous ne me craigniez pas ?
— Les temps ont changé, monseigneur ! J’étais alors auprès de la Reine, libre dans les limites de ses commandements. Aujourd’hui je viens de la Bastille où l’on m’a enfermée sous le prétexte d’avoir voulu empoisonner Votre Éminence…
Une quinte de toux sèche, caverneuse, secoua le corps maigre du Cardinal, mettant deux taches rouges à ses joues blêmes. Il se pencha, prit un verre à demi plein posé sur la table et le but lentement.
— Et… naturellement… vous n’avez… jamais voulu m’enherber ?
— Moi ? Jamais ! affirma Sylvie avec force.
— Vous peut-être, mais d’autres qui vous sont chers ? Le duc César…
— Ne m’a jamais été cher. Sans Mme la duchesse, il n’aurait jamais rien fait pour moi. Je lui suis reconnaissante, voilà tout !
— Admettons ! Je veux bien vous croire, mais vous-même possédez les meilleures raisons de vouloir ma mort puisque, tant que je vivrai, votre ami Beaufort devra respecter la personne d’Isaac de Laffemas qui est mon serviteur ! Ne me dites pas que vous ne lui souhaitez pas mille morts à celui-là ?
— Une seule me suffirait, monseigneur. Car les souvenirs abominables que je garde s’effaceraient peut-être un peu et surtout je pourrais revivre sans plus éprouver la terreur de le voir surgir… comme je l’ai redouté chaque jour vécu à la Bastille !