— Pourquoi continuons-nous ? Son Éminence a ordonné que l’on me ramène au couvent.
Du fond de ses fourrures, la Belle Gueuse ouvrit ses grands yeux d’un air ennuyé :
— Rien ne presse ! Je voudrais aller embrasser mon frère qui part pour la guerre dans une heure. Il n’était pas prévu à mon programme de m’occuper de vous. Êtes-vous si pressée de me quitter ?
— Nous n’avons jamais été amies et j’avoue mal comprendre que vous souhaitiez ma présence pour un moment d’émotion intime ? Il serait préférable de me laisser là…
— Non, ce n’est pas si simple car j’ai des instructions un peu longues pour la mère Marguerite et je risquerais de manquer mon frère. Je n’en aurai pas pour longtemps et l’important est que vous soyez à la Visitation avant le repas du soir.
— Comme vous voudrez !
On franchit donc l’enceinte de Paris. Après la grande abbaye Saint-Antoine, on s’enfonça dans la forêt refermée comme une énorme main verte autour du château de Vincennes avec ses tours quadrangulaires, son gigantesque donjon et tout son appareil guerrier, à peine corrigé par le fin clocher de sa Sainte-Chapelle, sœur quasi jumelle de la merveille dont s’enorgueillissait le palais de la Cité à Paris. Le carrosse longea les fossés du château et Mlle de Chémerault eut un petit rire :
— On conçoit que le duc César ait choisi de mettre la mer entre sa personne et ce donjon. Il y a langui cinq longues années et son frère, le Grand Prieur de Malte, y est mort au bout de deux ans dans d’étranges circonstances. C’est la seule chose intelligente qu’il ait jamais faite, d’ailleurs.
— Que voulez-vous dire ?
— Que si César a voulu empoisonner le Cardinal ces temps derniers, c’est ridicule. Il y a quatre ou cinq ans, oui, mais à présent ! Avant six mois, Richelieu sera mort. Peut-être même plus tôt.
— Je croyais que vous l’aimiez ? Certes, son état n’est pas des meilleurs, mais je vois mal un mourant se lançant sur les routes de France jusqu’aux confins du royaume.
— Pas sur les routes, sur les fleuves. Sa litière va descendre à Lyon puis, de là, sur Tarascon par voie d’eau. Il ne supporte même plus le pas des mules et, quand on le débarque, c’est à dos d’homme que la litière est portée.
— Cette énorme machine ? Mais elle ne peut passer partout.
— On abat ce qui gêne, fût-ce la muraille d’une ville. Cela s’est déjà produit, mais même dans ces conditions le Cardinal endure mille morts à chaque mouvement. Seulement c’est un homme de fer et l’orgueil lui sert de soutien. C’est pourquoi je l’ai toujours admiré.
— Cela se sait. Que ferez-vous quand il ne sera plus là ? Trouverez-vous quelqu’un d’autre à… admirer ?
— Je ne crois pas que cela vous regarde !
Le voyage continua sur une route plus passante qu’on ne pouvait s’y attendre, surtout par ce temps froid. La campagne était belle, vallonnée, soignée, même aux abords de la forêt qui était la moins dangereuse des environs de Paris grâce à la présence de l’importante garnison de Vincennes. Aussi de grandes propriétés composaient-elles la majeure partie des villages semés aux alentours : Conflans, Charenton, Saint-Mandé qui était aux Bérulle, Nogent, la puissante abbaye de Saint-Maur, Créteil et Saint-Maurice.
Trouvant le chemin un peu long, Sylvie demanda :
— Mais enfin, où allons-nous ?
— À Nogent ! répondit sa compagne d’un ton impatienté.
La nuit commençait à tomber et l’on rencontrait de moins en moins de voitures ou de cavaliers mais, quelques minutes après la question de Sylvie, on passait la grille d’un vaste domaine dont les jardins, prés et potagers descendaient jusqu’à une rivière dont Sylvie ignorait qu’à cet endroit c’était la Seine.
Au bout d’une large allée plantée d’arbres apparut une assez belle maison qui devait dater du siècle précédent. Chose étrange, on n’y voyait aucune lumière, en dépit du crépuscule, ni aucun préparatif de départ. De même, le bruit de la voiture n’attira aucun serviteur.
— On dirait que votre frère ne vous a pas attendue, remarqua Sylvie. Il n’y a personne ici…
Sourcils froncés, Françoise de Chémerault considérait le phénomène d’un œil perplexe.
— C’est étrange, en effet. Pourtant, le billet que j’ai reçu ce matin est formel.
Voyant que personne ne bougeait dans le carrosse, le cocher vint à la portière :
— Me serais-je trompé de propriété, mademoiselle ?
— Non, non ! C’est bien là. Pourtant, je ne vois aucune lumière.
— Il y en a une, mademoiselle. À l’étage. Je l’ai aperçue du haut de mon siège…
— Je vais aller voir mais, ajouta-t-elle avec humeur, on ne peut pas dire que l’on illumine en mon honneur ! Voulez-vous venir avec moi ? demanda-t-elle soudain à Sylvie qui se permit un sourire :
— On dirait que vous avez peur ?
La Chémerault haussa les épaules avec emportement :
— Grotesque ! Je n’ai jamais peur de rien…
Pourtant, ses mains tremblaient en ramassant ses encombrantes fourrures pour descendre de voiture. Du coup, Sylvie eut envie d’en voir plus.
— Moi non plus, dit-elle. Je vous suis !
Il restait assez de lumière au ciel gris pour que l’on pût se diriger dans la maison où l’on avait dû préparer un repas car une agréable odeur de pain chaud, de caramel et de volaille rôtie emplissait l’intérieur. Une table aussi était préparée dans une petite salle sur l’arrière de la maison d’où, par deux hautes fenêtres, on découvrait, en contrebas, la rivière déjà presque cachée sous une écharpe de brume. Un candélabre d’argent garni de bougies allumées mettait une jolie lumière dorée sur la vaisselle de vermeil et les verres de cristal taillé.
— Je ne sais pas, dit Sylvie, si votre frère part pour la guerre mais, si cette table vous attend tous les deux, il est moins pressé que vous l’avez dit. Et s’agit-il vraiment de votre frère ? Ceci ressemble plutôt à un souper galant !
— Cessez donc de dire des bêtises ! gronda la demoiselle. De toute façon, le masque n’est plus de mise à présent… Oh, mon Dieu !
En faisant le tour de la table pour redresser une fleur du surtout, elle venait de buter contre un corps étendu dans une flaque de sang. Un homme était couché là, les yeux clos, avec dans la poitrine une blessure encore saignante. En se penchant sur lui, Sylvie le reconnut avec horreur : c’était Laffemas. Elle comprit tout et, comme elle se redressait, son regard rencontra celui de la Chémerault, plein de fureur et de déception :
— L’imbécile s’est fait assassiner, maugréa-t-elle.
Puis, réagissant d’une manière foudroyante, elle poussa brutalement Sylvie qui tomba en arrière, se cogna la tête au pied d’une chaise et en resta étourdie un instant. Ce fut suffisant pour que sa compagne quitte le lieu du meurtre en courant, referme la porte à clef derrière elle et s’enfuie vers la voiture. Lorsque Sylvie se releva, un peu vacillante, elle entendit le carrosse s’éloigner, l’abandonnant en tête à tête avec un cadavre. Que ce fût celui de son pire ennemi n’était pas vraiment consolant et, les jambes molles, elle se laissa tomber dans un fauteuil pour essayer de mettre un peu d’ordre dans ses idées sur lesquelles surnageait une évidence : la Chémerault l’avait entraînée dans un piège ignoble. Elle voulait la livrer à Laffemas et il n’était pas difficile d’imaginer pourquoi cette table ne comportait que deux couverts. À la pensée de ce qui aurait suivi, Sylvie eut un haut-le-cœur qui amena dans sa bouche un goût amer et lui fit à nouveau tourner la tête. Sur la table, il y avait un flacon de vin. Elle en versa un peu dans un verre et but, croyant bien en reconnaître le goût : c’était ce même vin d’Espagne qu’elle buvait jadis chez le Cardinal. Peut-être celui-ci en offrait-il à son bourreau préféré ?