— Que s’est-il passé, Votre Grâce ?
— Protégé… exactement comme vous l’avez dit. Impossible de s’approcher de lui. Entièrement défendu.
Il appuya le bout de ses doigts contre ses yeux douloureux.
— Peut-il être une sorte de surhomme, à votre avis ? Je ne connais ce Dekkeret, ce Coronal, que de réputation, nous ne nous sommes jamais rencontrés, mais rien de ce que j’ai entendu dire à son sujet ne me conduit à penser qu’il ait des pouvoirs mentaux particuliers. Et pourtant… la façon dont il m’a détourné… cette facilité…
Khaymak Barjazid secoua la tête.
— Je n’ai connaissance d’aucun pouvoir mental humain qui puisse parer les bottes du casque. Plus vraisemblablement, ils ont mis au point une nouvelle version de l’appareil. Mon neveu, Dinitak, vous savez, se trouve dans l’entourage du Coronal. Il s’y connaît en casques. Et il peut en avoir modifié un de façon à pouvoir l’utiliser pour protéger son maître.
— Évidemment, dit Mandralisca. Tout était parfaitement clair désormais.
— Dinitak, qui a vendu son propre père à Prestimion en lui apportant les casques, et qui recommence vingt ans plus tard. Ce neveu à vous a toujours été une source d’irritation constante pour moi. Il m’a causé grand tort : et grande sera sa souffrance quand je commencerai enfin à lui rendre la monnaie de sa pièce, Khaymak !
Thastain rentra à la tombée de la nuit, chiffonné et sali après sa journée passée dans le dédale de tunnels, de galeries et de passages étroits qui constituait le Grand Bazar de Ni-moya, et trempé jusqu’à la moelle par la pluie implacable. Mandralisca vit immédiatement que le garçon devait avoir échoué dans sa mission, car il semblait à la fois triste et craintif et était revenu seul, au lieu de ramener un Changeforme avec lui, comme Mandralisca l’avait ordonné. Mais il écouta avec une sorte de patience lasse le long récit de Thastain : sa tournée dans le vaste marché labyrinthique, ses conversations avec tel et tel marchand, jusqu’à ce qu’enfin il obtienne la coopération d’un certain Gaziri Venemm, négociant en fromages et huiles, qui après maintes hésitations et circonlocutions accepta, après versement d’une bourse pleine de royaux, de faire le nécessaire pour que Thastain soit conduit à un de ses collègues dont on pensait, pensait, qu’il s’agissait d’un Changeforme se faisant passer pour un homme de la cité de Narabal.
Et en effet, rapporta Thastain, le supposé homme de Narabal paraissait bien, à ses façons fuyantes et à son accent incertain, être un Métamorphe déguisé. Mais il refusa, à tout prix, d’accepter d’entreprendre une mission auprès de la Danipiur.
— J’ai mentionné votre nom, Votre Grâce. Cela l’a laissé indifférent. J’ai mentionné le nom de Viitheysp Uuvitheysp Aavitheysp. Il a tenté de prétendre qu’il n’avait jamais entendu ce nom auparavant. Je lui ai montré une bourse de royaux. Tout a été vain.
— Et est-il le seul Changeforme du bazar ? demanda Mandralisca.
— J’ai parlé à quatre autres, dit Thastain, et d’après son expression de dégoût, Mandralisca vit que c’était vrai, et que cela n’avait pas été une tâche agréable. Ils refusent de le faire. Deux ont nié, très indignés, être des Métamorphes ; et j’ai bien vu qu’ils mentaient et qu’ils savaient que je savais qu’ils mentaient, et ne s’en souciaient pas. Un troisième a allégué des problèmes de santé. Un quatrième a tout simplement refusé avant que j’aie dit six mots. Je peux retourner au bazar demain, Votre Excellence, et peut-être alors, trouverai-je…
— Non, l’interrompit Mandralisca. Ce n’est pas la peine. Il s’est passé quelque chose. L’ambassadeur de la Danipiur a décidé de ne pas nous aider, et est retourné à Piurifayne le lui dire. J’en suis certain.
Il fut surpris de son propre sang-froid. Peut-être était-il sorti de la zone de turbulences, à présent.
— Va me chercher Halefice, dit-il.
— Il y a de nouvelles difficultés, Jacomin, déclara immédiatement Mandralisca lorsque l’aide de camp arriva.
— Autres que l’arrivée de Dekkeret et la disparition du Métamorphe, Votre Excellence ?
— Autres que celles-là, oui.
Mandralisca lui fournit un bref résumé de ses propres tentatives contrecarrées contre Dekkeret avec le casque, et de la recherche infructueuse d’un Métamorphe coopératif dans le bazar par Thastain.
— Très bientôt, j’imagine, le Coronal se dirigera vers nous. L’assistance Changeforme sur laquelle je comptais ne se matérialisera à l’évidence pas. Quant aux forces militaires que nous avons pu lever nous-mêmes, elles sont suffisantes pour défendre Ni-moya, j’imagine, mais pas pour nous permettre d’aller au-delà du périmètre des terres que nous détenons déjà.
Halefice eut une expression affligée.
— Alors, qu’allons-nous faire, Votre Grâce ?
— J’ai un nouveau plan.
Mandralisca fit passer son regard de Halefice à Barjazid, de Barjazid à Thastain, laissant ses yeux s’attarder sur chacun d’eux, les éprouvant attentivement, cherchant à évaluer leur loyauté.
— Vous trois serez les premiers à l’entendre, et vous serez également les derniers. Le voici : le Lord Gaviral invitera Dekkeret à des pourparlers à un endroit à mi-chemin de Piliplok et Ni-moya, lui disant que nous voulons parvenir à une solution pacifique à nos différends, un compromis qui prenne en compte les doléances de Zimroel, sans endommager la structure du gouvernement impérial. Je sais que cela le séduira. Nous nous assiérons ensemble autour d’une table et essaierons de régler la situation. Nous lui ferons part de nos conditions et écouterons les siennes.
— Et ensuite ?
— Et ensuite, reprit Mandralisca, juste au moment où les négociations se passeront aussi bien que possible, Jacomin, nous le tuerons.
17
— Des pourparlers, dit Dekkeret, fasciné par l’étrangeté de l’idée. On nous invite à des pourparlers !
— D’abord il essaie de vous frapper à l’aide de son casque, et ensuite il vous invite à des pourparlers ? résuma Septach Melayn, en riant. Je vois que cet homme est prêt à tout. Vous allez refuser, bien sûr.
— Je ne pense pas, répondit Dekkeret. Il nous a testés. Et maintenant que nous lui avons prouvé que Dinitak peut repousser ses attaques, je crois qu’il a compris de quel bois nous sommes faits, et veut changer de ton pour en prendre un nouveau, plus doux. Nous devrions écouter et voir à quoi il ressemble, non ?
— Mais des pourparlers ? Des pourparlers ? Monseigneur, le Coronal ne négocie pas de conditions de paix avec ceux qui contestent son autorité sacrée, se récria Gialaurys de son ton le plus grave et le plus rigoureusement solennel. Il les détruit tout simplement. Il les balaye d’un geste comme des moucherons. Il n’entame pas de discussions avec eux au sujet des concessions qu’ils lui demandent de faire, du territoire qu’ils espèrent qu’il va céder, ou quoi que ce soit d’autre. Un Coronal ne peut absolument rien concéder, jamais, à de pareilles créatures.
— Et je ne le ferai pas non plus, dit Dekkeret, en souriant légèrement devant la fervente rigueur à toute épreuve du vieux Grand Amiral. Mais refuser catégoriquement d’écouter les propositions du vertueux comte Mandralisca, ou, plutôt, celles du grand et puissant Pontife Gaviral, puisque je vois que c’est Gaviral qui nous convie à cette réunion, non, je pense que nous aurions tort d’adopter cette position. Nous devrions au moins écouter. Ces pourparlers les attireront hors de Ni-moya, ce qui nous évitera la peine de faire le siège de la cité, et peut-être de l’endommager. Nous discuterons avec eux ; et ensuite, s’il le faut, nous combattrons, mais nous avons tous les avantages de notre côté.