Oui. Voilà ce qu’il veut faire.
Teotas se tourne sur sa gauche et regarde les ténèbres, puis il pose un pied hors du chemin de brique qui marque le bord du sentier et le franchit.
Mais ce n’est pas un rêve. Il tombe réellement.
Teotas ne s’en soucie pas. C’est comme voler. L’air frais venant d’en dessous lui brosse les cheveux comme une caresse. Il tombe et tombe encore sur trois cents mètres, trois mille, peut-être toute la hauteur qui le sépare du pied du Mont du Château, et il sait que lorsqu’il atteindra le fond, il sera en paix. Enfin. En paix.
LE LIVRE DES PUISSANCES
1
Le Pontife Prestimion ne s’attendait pas à retourner si tôt au Château, il n’avait pas non plus prévu que ce serait pour une occasion aussi triste que les funérailles d’un frère. Il remontait cependant en toute hâte du Labyrinthe par le fleuve, une fois de plus, étouffant de chagrin, pour les obsèques de Teotas. La cérémonie n’aurait pas lieu au Château même, mais au manoir de Muldemar, le domaine familial, l’endroit où Teotas était né et où il reposerait désormais à jamais, aux côtés de la longue lignée de ses ancêtres princiers.
Cela faisait des années que Prestimion n’était pas allé à Muldemar. Il n’avait aucune véritable raison de s’y rendre. Il y était souvent allé, du temps où il était un prince du Château, pour rendre visite à sa mère, lady Therissa, mais son accession au trône de Coronal lui avait automatiquement octroyé le titre et les devoirs de Dame de l’île du Sommeil, et elle résidait sur cette île depuis lors. De la même façon, l’accession au trône de Prestimion avait fait du manoir de Muldemar le domaine de son frère Abrigant, et Prestimion ne désirait pas éclipser l’autorité de son frère dans sa propre maison.
Puis était arrivée la nouvelle ahurissante, déchirante, de la mort de Teotas ; et Prestimion était revenu précipitamment à la demeure ancestrale. Abrigant lui-même, silhouette impressionnante en pourpoint bleu sombre et cape rayée noir et blanc, portant un ruban jaune de deuil sur l’épaule, l’accueillit lorsque le groupe Pontifical arriva aux portes de la cité de Muldemar. Ses yeux étaient rouges et irrités par le chagrin. Il était de grande taille, le plus grand d’une tête et des épaules des quatre frères qui avaient grandi là ensemble, des décennies plus tôt, et quand il embrassa le Pontife dans une étreinte longue et puissante, il l’étouffa presque.
Il lâcha Prestimion et recula.
— Je te souhaite la bienvenue, mon frère. Considère cet endroit comme la maison qui n’a jamais cessé d’être la tienne.
— Tu sais à quel point j’apprécie tes paroles, Abrigant.
— Et maintenant que tu es là, nous pouvons procéder à l’enterrement.
Prestimion eut un sourire sombre.
— A-t-on des nouvelles de notre mère ?
— Elle nous envoie un message chaleureux avec tout son amour, et dit se joindre à nous dans notre peine. Mais elle ne pourra être parmi nous.
Cette nouvelle n’avait rien de surprenant. Il n’avait jamais été vraisemblable que Lady Therissa puisse assister à la cérémonie. Elle était à présent trop âgée pour le pénible voyage par mer puis par terre, de l’île du Sommeil jusqu’au Mont du Château, et de toute manière, la distance était si vaste qu’elle n’aurait pu la parcourir assez rapidement. Abrigant avait déjà considérablement retardé les rites, pour permettre à Prestimion d’être présent. Lady Therissa pleurerait son plus jeune fils de loin.
Prestimion fut saisi de voir à quel point Abrigant semblait avoir vieilli depuis leur dernière rencontre. Elle avait eu lieu lors du couronnement de Dekkeret, pas si longtemps auparavant. Tout comme Teotas, Abrigant avait commencé très tôt à faire son âge. Il se tenait un peu voûté, à présent. Le lustre des cheveux dorés brillants d’Abrigant paraissait s’être beaucoup terni au cours des tout derniers mois, et les rides verticales de l’âge qui avaient commencé à apparaître de chaque côté de son nez semblaient désormais très profondément gravées. Visiblement il se ressentait fortement de la mort de Teotas. Abrigant et Teotas, les troisième et quatrième fils, avaient été extrêmement proches, surtout au cours des dernières années, lorsque les responsabilités royales de Prestimion l’avaient tenu éloigné des deux autres.
— Il ne reste plus que nous deux, maintenant, dit Abrigant avec une espèce d’étonnement dans la voix, comme s’il ne pouvait croire ses propres paroles.
Son ton était sombre et sépulcral, comme le souffle d’une lointaine bourrasque de vent.
— Il est tellement étrange, tellement injuste que nos frères aient dû mourir si jeunes ! Quel âge avait Taradath lorsqu’il est tombé au cours de la guerre contre Korsibar ? Vingt-quatre ans ? Vingt-cinq ? Et maintenant Teotas, qui était pourtant plus jeune que moi, et qui nous a quittés si longtemps avant son heure…
L’expression égarée dans les yeux d’Abrigant était terrible à voir.
— As-tu la moindre idée de ce qui a pu le pousser à cette extrémité ? demanda Prestimion.
Il avait à peine commencé à accepter cette possibilité lui-même.
— C’était une crise de folie, d’une sorte qui le prenait de plus en plus souvent, répondit Abrigant d’une voix prudente. C’est tout ce que je peux te dire. Dekkeret t’en parlera en détail plus tard. Mais viens, voici les flotteurs qui nous emmèneront au manoir de Muldemar.
Il fit signe à Varaile et Fiorinda, qui avaient pris place à gauche de Prestimion pendant la conversation et attendaient en silence tandis que Prestimion et Abrigant discutaient.
— Venez, mes sœurs…
Les deux femmes ne s’étaient quasiment pas quittées durant le voyage depuis le Labyrinthe. Toutes deux étaient drapées dans les robes jaunes du deuil, et semblaient si accablées de douleur qu’un étranger aurait été en mal de dire laquelle était la veuve du défunt prince, et laquelle seulement sa belle-sœur. Les trois jeunes enfants de Fiorinda, deux filles et un garçon de cinq ans, étaient blottis derrière leur mère, montrant timidement leur nez, ne semblant pas comprendre la tragédie qui frappait leur famille.
— Ce flotteur est pour vous, leur dit Abrigant.
Il les y accompagna. Lady Tuanelys et le jeune prince Simbilon voyageraient avec leur mère, leur tante et leurs cousins également.
— Et je prendrai celui-ci avec le Pontife, ajouta-t-il en indiquant son propre flotteur.
Prestimion y entra, ses deux fils aînés montèrent à côté de lui, puis Abrigant donna au véhicule l’ordre de démarrer.
Abrigant parut se détendre et s’épanouir au cours du trajet de la cité de Muldemar à la propriété elle-même. Peut-être était-il soulagé, en cette période sombre, que son frère aîné vienne le décharger d’une partie de son fardeau.
Il complimenta Prestimion sur ses enfants, combien ils avaient grandi et avaient bonne mine. Le jeune Taradath commençait en effet à avoir un air assez princier, et le prince Akbalik également, même si Simbilon paraissait encore loin d’avoir terminé sa croissance. Et prestimion ne trouvait pas que lady Tuanelys, qui faisait ces derniers temps des cauchemars terribles présentant une ressemblance inquiétante avec les rêves qu’était censé avoir faits Teotas, avait bonne mine. Des rêves troublants avaient commencé à affecter Varaile également, récemment. Mais Prestimion n’en dit rien à Abrigant.
— Et les vins de cette année ! était en train de dire Abrigant.
Il paraissait presque exubérant à présent.