Vers la fin du mois d’août 1703, la nouvelle courut les Cévennes qu’une grande réunion de prières se tiendrait dans la combe de Bisoux, au-dessus d’Anduze. Rolland y conviait tous les fidèles des environs. À Lassalle vivaient alors François Bringuier de Cornély, sa femme et ses dix enfants, tous huguenots ayant abjuré du bout des lèvres. À la grande fureur des deux filles aînées, Belotte et Louison, dont la foi ardente refusait de transiger et qui, peu à peu, ramenaient les leurs à la foi de jadis. Elles accueillirent avec joie la nouvelle de la réunion et décidèrent de s’y rendre, spécifiant qu’il était bien inutile d’essayer de les en empêcher.
Le père s’inclina mais refusa de laisser deux autres de ses filles, Catherine et Marthe, suivre l’exemple de leurs aînées. Elles étaient trop jeunes – l’une avait cependant vingt ans et l’autre dix-sept ! – et puis l’on signalait dans la région des troupes de miquelets1. Ce n’était pas prudent…
Mais il y avait des jours déjà que Catherine et Marthe rêvaient de ce chevalier Rolland que l’on disait si beau et si brave. L’idée qu’il allait venir si près d’elles les enfiévrait et quand elles eurent vu leurs sœurs quitter la maison pour se rendre à la réunion elles n’y tinrent plus : entraînant avec elles Marie, une vieille servante qui ne savait rien leur refuser, elles quittèrent la maison de nuit pour se rendre à la combe de Bisoux.
Elles approchaient du but quand elles tombèrent sur une petite troupe de miquelets qui s’emparèrent d’elles. Mais leurs cris et surtout ceux de la vieille Marie donnèrent l’alarme, et bientôt les soldats se retrouvèrent face à deux hommes qui tombèrent sur eux l’épée à la main. Le combat fut bref. Les nouveaux venus étaient jeunes, forts, bien entraînés. Les miquelets n’étaient que six. Les sœurs de Cornély furent vite délivrées.
Elles virent alors que le plus grand de leurs sauveurs était très brun, avec un visage régulier un peu déparé par la petite vérole. Il portait un habit rouge galonné d’or sur une veste et des culottes noires. Son compagnon, brun lui aussi et simplement vêtu de laine brune, était peut-être plus beau que lui mais il avait moins d’allure. Le premier était Rolland, le second était Maillet, son lieutenant. Et, comme dans les romans, quatre coups de foudre éclatèrent au même instant. Catherine et Rolland ne virent plus qu’eux-mêmes et il en fut de même pour Marthe et Maillet.
Rolland avait établi son camp dans la montagne aux environs de Lassalle et dès lors, bien souvent, à la nuit close, lui et Maillet descendirent jusqu’au village et jusqu’au jardin de leurs amies pour voler à cette guerre sans merci quelques instants de bonheur. D’autres fois, le rendez-vous avait lieu sur les pentes rocheuses qui dominent la Salindrenque et, après chacun d’eux, il était plus difficile de se quitter. Mais, malgré l’auréole de gloire qui entourait les rebelles, Rolland et Maillet n’osaient se présenter chez les Cornély. En dépit de leur foi, les châtelains de Lassalle n’approuveraient peut-être pas l’amour de leurs filles pour d’anciens bergers. Avant de se déclarer, il fallait d’abord gagner, mériter tant de lauriers que le refus ne puisse plus être possible. Malheureusement, pour les Camisards, les choses commençaient à tourner mal.
Exaspéré par une résistance toujours plus tenace, et par quelques revers, Montrevel passa l’hiver à faire ce qu’il appelait le « Grand Œuvre » ; plusieurs dizaines de villages des hautes Cévennes furent, par son ordre, détruits et rasés, leurs habitants déportés. D’autres virent démolir leurs fours, leurs moulins. C’était condamner les populations à la famine. La peur aussitôt s’installa.
Au début de l’année 1704, Jean Cavalier essuya une sanglante défaite aux grottes d’Euzet. Mais le roi, mécontent, rappela Montrevel et le remplaça par le maréchal de Villars qu’il chargea de pacifier le Languedoc. Celui-ci pensa que la première chose à faire était d’essayer de s’entendre avec Jean Cavalier. Il y parvint par l’intermédiaire d’un gentilhomme de la région. M. d’Aygaliers, offrit un régiment, le grade de colonel et obtint ainsi, sans trop de difficultés, que Cavalier abandonnât les combats. Mais Rolland, lui, refusa de pactiser. Plusieurs entrevues orageuses eurent lieu entre les deux hommes sans résultat : Rolland voulait regagner sa montagne et continuer la lutte et, naturellement, Maillet le suivit.
C’est alors que Catherine et Marthe décidèrent de joindre leur sort à celui des hommes qu’elles aimaient. Les jours leur semblaient trop chichement comptés à présent, elles ne voulaient plus de séparation et les deux garçons n’eurent pas le courage de refuser ce bonheur qui s’offrait si spontanément, si naturellement. Ils se retiraient alors sur le château de Castelnau, déserté par ses propriétaires et dont ils voulaient faire leur nouveau quartier général. Catherine et Marthe n’auraient qu’à les rejoindre.
Mais elles avaient l’âme trop haute pour partir sur la pointe des pieds. Catherine et Marthe déclarèrent à leurs parents qu’elles voulaient rejoindre les derniers chefs rebelles pour partager leur sort. Et François de Cornély les laissa partir : une seule condition, que le double mariage soit aussitôt célébré par un pasteur… Ce qui fut promis. Le 14 août 1704, les sœurs Cornély rejoignaient le camp des Camisards. Le soir même, dans une grotte de la montagne, à la lueur des torches, Catherine épousait Rolland, Marthe épousait Maillet.
Ce fut une cérémonie simple et touchante, en présence des derniers fidèles. La nuit était chaude et claire. Elle embaumait tous les parfums de la terre et des plantes sauvages. Restait le danger mais le bonheur était dans les cœurs… Sauf dans un seul !
Celui d’un certain Malarte en qui tous avaient confiance parce que, depuis des mois, il servait d’agent de liaison. Mais tous ignoraient aussi combien Malarte aimait l’or. Et, tandis que les deux jeunes couples regagnaient le château de Castelnau pour y vivre leur nuit de noces, Malarte, après s’être retiré discrètement des rangs des assistants et caché derrière un rocher, laissa s’écouler la foule puis prit sa course en direction d’Uzès.
Vers quatre heures du matin, tout dormait au château. Sûr de son entourage comme du pays où il se trouvait, Rolland, tout à son amour, avait négligé de poster des sentinelles, et même permis aux quatre hommes qui restaient à l’intérieur de la maison d’aller dormir pour prendre des forces en vue d’une expédition qui devait commencer le lendemain.
Personne donc ne vit les dragons du capitaine de La Coste de l’Abadie se glisser autour du château, le cerner, tandis qu’un détachement s’en allait attaquer la porte sous la protection des mousquets.
Rolland s’éveilla en sursaut au premier coup de bélier, sauta à bas du lit et, par la fenêtre, aperçut dans l’aube naissante les uniformes rouges. Il fallait tenter de fuir et surtout protéger Catherine et Marthe car, s’ils les prenaient, Dieu seul savait ce qu’en feraient les dragons !
Il alla chercher Maillet et Marthe. Grâce au ciel, il y avait, derrière le château, une petite ouverture donnant sur un ravin boisé. La lumière était encore incertaine et il devait être possible de s’enfuir par là.
Un instant plus tard, la petite troupe augmentée de la vieille Marie et de quatre autres Camisards s’élançait dans les bois. Mais il fut bientôt évident que déjà l’on était sur leur trace et Rolland prit une décision aussi sage que crucifiante : lui et les hommes attireraient les soldats sur eux. Ils savaient se battre et on ne les aurait pas facilement. Pendant ce temps, les trois femmes prendraient une direction différente et gagneraient Toiras où l’on se retrouverait plus tard.