Le remède étant pire que le mal, Jeanne tente d’apitoyer sur son sort sa propre famille. Elle souhaite sincèrement retrouver son cher Dampierre mais les Luynes font la sourde oreille : Jeanne ne leur appartient plus. Alors il faut bien en appeler au prince pour être débarrassée de l’encombrant abbé. Victor-Amédée naturellement ne se fait pas prier mais fait payer son intervention et, durant plusieurs années, Mme de Verrue va tenir le rang d’une favorite royale, couverte d’or et de présents mais qui, durant les dix années de guerre entre la Savoie et la France, se trouve fort malheureuse. Elle finit par s’enfuir avec l’aide de son frère le chevalier de Luynes et, cette fois, revoit Dampierre… où l’accueil n’est pas plus chaud qu’autrefois. Alors, elle se retire dans un couvent où elle reçoit l’annonce de la mort de son époux tué à Hondschoote. Cela la décidera à quitter le couvent.
Installée rue du Regard, elle y ouvre un salon brillant et permet qu’à plusieurs reprises l’amour vienne l’y visiter en attendant que la mort l’y prenne. Elle avait, à l’avance, rédigé elle-même son épitaphe :
Ci-gît dans une paix profonde
Cette dame de Volupté
Qui, pour plus grande sûreté,
Fit son paradis dans ce monde.
Hanté par ces ombres légères et par celle de cette très belle et rousse duchesse de Chevreuse, née Hermessinde de Narbonne-Pelet, amie de Talleyrand, et qui, dame du palais forcée de l’impératrice Joséphine, menait contre l’Empereur une opposition si féroce qu’en privé elle l’appelait tout uniment le « petit misérable » – opposition qui la fit exiler à Lyon où elle mourut –, Dampierre est toujours la propriété de la famille de Luynes qui s’efforce de lui conserver sa grâce et son éclat.
HORAIRES D’OUVERTURE
Du 1er avril au 30 septembre 11 h-18 h 30 Dimanche et jours fériés 11 h-12 h et 14 h-18 h 30
Le parc a été dessiné par Le Nôtre.
http://www.chateau-de-dampierre.fr
Entrecasteaux
Le président assassin
Le crime fait la honte et non pas l’échafaud.
Austère et arrogant mais blond comme blés mûrs, dominant de sa masse altière un étonnant jardin de buis dont on dit qu’il fut jadis dessiné par Le Nôtre pour le marquis de Grignan, gendre de Mme de Sévigné qui vécut là une période fastueuse, Entrecasteaux porte sans faiblesse une auréole de gloire et une sombre tache de sang, bien que ce sang n’ait pas coulé entre ses murs.
La gloire lui vient d’un des plus grands marins qui aient jamais servi sous le pavillon de France : Antoine-Raymond-Joseph de Bruny d’Entrecasteaux, qui naquit au château, servit sous son cousin le bailli de Suffren, s’illustra dans nombre de combats, gouverna les Mascareignes puis, devenu vice-amiral, fut envoyé par Louis XVI, le roi-géographe, à la recherche de La Pérouse dont il ne réussit pas à retrouver la trace perdue dans l’île de Vanikoro. Entrecasteaux ne revint pas vivant de cette longue expédition. Il trouva la mort, par le scorbut, au large de l’île de Java, mais son nom demeure attaché au canal qui sépare la Tasmanie de l’île Bruni et ne saurait s’effacer de la mémoire des marins.
La tache de sang incombe à son neveu Jean-Baptiste, président à mortier au parlement de Provence, à cause de qui le château vit son nom banni de France.
Tout commence à Aix-en-Provence, sur le Grand-Cours, au matin du 1er juin 1784. Il est encore tôt quand un cri terrible se fait entendre dans la maison aux fenêtres ouvertes où habitent le jeune président d’Entrecasteaux, sa femme, née Angélique de Castellane, et leurs deux filles. Et tout de suite le cri attire du monde, mais pas autant qu’il en attirerait d’habitude : la moitié de la ville, en effet, est aux casernes dans la cour desquelles un jeune officier, digne émule des frères Montgolfier, s’évertue à faire léviter un aérostat.
Dans la maison, la confusion est à son comble. On vient de relever, évanouie parmi les débris d’un plateau de petit déjeuner, la camériste de la marquise, Marie Bal. C’est elle qui a crié, et pour cause : dans son lit aux draps trempés de sang, Mme d’Entrecasteaux gît, la gorge tailladée.
Naturellement, on prévient son époux qui est à sa toilette et celui-ci manque s’évanouir devant le spectacle. Il faut le ramener dans sa chambre tandis qu’un valet court chercher la police. L’un après l’autre, les volets de la maison se ferment pour chasser le gai soleil hors de cette maison où la mort vient de frapper de si horrible façon.
Le lieutenant criminel de la province, c’est un cousin du marquis, M. Lange de Suffren (dans la noblesse de Provence tout le monde est plus ou moins cousin). C’est sans doute aussi l’homme le plus secret de tout le pays. Froid, taciturne, l’air perpétuellement absent, il cache une finesse et une perspicacité rares sous un aspect un peu endormi qui trompe son monde. Il a examiné la chambre, le lit, le cadavre avec un soin extrême. On l’a vu se baisser, flairer presque le sol, examiner les fenêtres, les rideaux et hausser les épaules quand un valet vient suggérer d’un ton timide que Madame la marquise s’est peut-être bien suicidée. On se suicide rarement en se tranchant la gorge par trois fois !…
L’interrogatoire du mari ne lui apprend pas grand-chose. Celui-ci n’a pas vu sa femme depuis la veille. Elle a passé la soirée chez une cousine qui donnait la comédie ; lui-même soupait, avec le lieutenant criminel, chez le premier président. Au retour, on a échangé quelques mots dans le salon qui sépare les deux chambres, puis chacun est rentré chez soi. Et quand Lange de Suffren qui estime la mort aux environs de trois heures du matin, demande si le marquis n’a rien entendu, celui-ci répond qu’il a dormi comme un enfant. Il y avait pourtant de quoi entendre : la chambre a été bouleversée de fond en comble. Tous les tiroirs sont retournés, toutes les armoires vidées. Pourtant il ne manque ni un bijou ni un louis d’or. Le crime d’un domestique ? Entrecasteaux dit qu’il répond de tous mais il se trouble un peu quand Lange de Suffren lui demande s’il s’entendait parfaitement avec sa femme… en dépit des bruits qui courent sur la cour un peu trop évidente qu’il fait à la belle Sylvie de Saint-Simon.
— Ne peut-on admirer une dame sans être accusé de lui faire la cour ? Les mauvaises langues ne cesseront donc jamais de tourner ? répond le marquis avec aigreur.
Lange de Suffren n’ajoute rien. Il pourrait objecter que l’« admiration » en question défraie la chronique des salons et va peut-être plus loin qu’on ne veut bien l’admettre, et qu’il fallait à Mme d’Entrecasteaux un véritable aveuglement pour ne pas s’en apercevoir, mais il préfère ne pas insister. De même, il n’intervient pas quand le veuf lui avoue qu’il ne peut plus supporter l’atmosphère de sa maison et qu’il va se rendre chez sa tante Mme de Blondel en attendant la suite de l’enquête. Il se contente de dire qu’il ira le voir chez cette dame.
Or, Mme de Blondel n’est pas à Aix. Elle s’est rendue, comme cela lui arrive fréquemment, au château familial dont elle aime à s’occuper en l’absence du grand marin de la famille. Le futur amiral est alors gouverneur des Mascareignes. Rejoindre Mme de Blondel représente une promenade de vingt bonnes lieues mais l’époux d’Angélique pense que la campagne lui fera du bien et, après avoir envoyé prévenir chez lui qu’il rejoignait sa tante, il se hâte de prendre le chemin d’Entrecasteaux.