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L’annonce du départ du « président » ne cause aucun plaisir à Lange de Suffren mais il ne souffle toujours mot. Il est occupé à interroger les domestiques. Ils sont cinq. Il y a là Marie Bal, la camériste, une forte femme dans la cinquantaine, Auguste Raynaud, le valet de chambre du marquis, un laquais nommé Benouin, le cuisinier Viguier et Bocquillon le portier. Mais il est difficile d’en tirer quelque chose. Personne n’a rien vu, rien entendu. Il y avait cette nuit-là une petite fête aux cuisines et, avec d’autres laquais des maisons voisines, on a bu et joué aux cartes jusqu’à une heure avancée. Personne n’a rien à dire… sauf peut-être Auguste Raynaud qui, après avoir hésité, s’attarde après les autres : il y a quelque chose qui le tourmente. Ce n’est pas beaucoup sans doute mais il aimerait mieux s’en délivrer car le lieutenant criminel a une manière de poser des questions qui donne la chair de poule. Surtout quand il ajoute que si on lui cache la moindre chose on risque de se retrouver le crâne rasé en train de ramer sur une bonne galère.

Encouragé, Raynaud s’explique. Ce matin, en mettant de l’ordre dans le cabinet de toilette du marquis, il n’a pu retrouver ni l’un de ses deux rasoirs ni la chemise qu’il portait la veille. Et cela le tourmente car il est un garçon ordonné et il ne voudrait pas qu’on l’accuse d’avoir pris quoi que ce soit…

Lange de Suffren le rassure puis le renvoie. C’est alors qu’Auguste tombe sur Marie Bal qui le guettait. Pourquoi est-il resté après les autres ? Qu’avait-il à dire ?

À l’office on craint un peu Marie qui sert la marquise depuis l’enfance. Elle aussi c’est une force de la nature et, entre ses mains, le naïf, le craintif Raynaud ne pèse pas lourd : il répète ce qu’il vient de dire, en ajoutant bien que cela n’a certainement pas d’importance, qu’il doit y avoir là une coïncidence… Mais Marie Bal ne croit pas aux coïncidences. Le lendemain, quand M. Lange de Suffren revient, elle demande à être entendue. Ce que Raynaud lui a appris l’a décidée et elle a, elle, beaucoup à raconter.

Rapidement, elle retrace ce qu’ont été les premières années de mariage des Entrecasteaux : un ciel sans nuages. Le marquis était si épris de sa femme qu’il lui avait confié entièrement le soin des finances communes. Elle avait, en effet, cette énergie et cette tête claire qui faisaient un peu défaut au trop jeune et trop joli président.

Et puis, les choses se sont gâtées avec l’entrée en scène de Mme de Saint-Simon, une jeune veuve joyeuse aux dents longues. Le ménage, peu à peu, est devenu un enfer, surtout quand le marquis a voulu reprendre à sa femme la procuration qu’il lui avait donnée. Angélique estimait qu’elle avait suffisamment pleuré pour ne pas laisser, en outre, son époux les réduire à la misère, ses filles et elle, pour les beaux yeux d’une coquette avide. Les scènes succèdent aux scènes… et aussi les accidents bizarres.

Ainsi, lors de sa dernière grossesse, Mme d’Entrecasteaux a-t-elle failli se tuer en glissant, dans l’escalier, sur des noyaux de cerises qu’on y avait jetés. Ainsi, un soir, a-t-elle rejeté avec dégoût certaine limonade préparée par son époux en disant qu’elle était trop amère. Mais elle refusait toujours, courageusement, de rendre la procuration qu’on ne cessait de lui réclamer.

— L’a-t-on retrouvée ? demande Lange de Suffren.

— Bien sûr. Elle était dans un coffret que la pauvre âme cachait à la tête de son lit. Mais une fois morte, elle ne servait plus à rien.

— Seriez-vous prête à jurer que vous ne m’avez dit que la vérité ? À jurer sur les Évangiles ?

— Que je brûle toute l’éternité en enfer si j’ai dit un seul mot qui ne soit vrai…

Le silence qui s’établit alors entre le lieutenant criminel et la vieille servante pèse le poids exact de la hache du bourreau.

Cependant, Auguste Raynaud n’a pas retrouvé sa tranquillité d’esprit. Il se demande toujours s’il a bien fait de parler. Et, dans l’espoir d’être éclairci sur ce point, il décide d’aller tout raconter à son maître. Il va chez Mme de Blondel d’abord puis, apprenant qu’elle est à Entrecasteaux, il se résout à faire le voyage. Il arrive le lendemain au moment où l’on va se mettre à table. Il y a là aussi un M. de Châteauneuf qui est un ami de Mme de Blondel.

Quand Raynaud lui fait part de ses soucis, le marquis devient pourpre :

— L’imbécile ! s’écrie-t-il, et il lève la main pour frapper le valet mais Mme de Blondel s’interpose.

Il faut savoir si cet homme a encore quelque chose à dire. Et, en effet, ce n’est pas fini : Raynaud raconte que Marie Bal est restée longtemps enfermée avec M. Lange de Suffren. Et puis il y a encore un détail : une voisine qui s’était mise à sa fenêtre, au matin du crime, pour voir s’envoler le ballon, a été surprise de voir les fenêtres de Monsieur le marquis rougies par le feu intense que l’on faisait dans la cheminée. Celle-ci fumait, ce qui était un peu étrange au mois de juin.

La colère folle qui secoue son neveu et la terreur qui se lit sur son visage sont révélatrices pour Mme de Blondel. Elle comprend qu’elle a en face d’elle un coupable, mais elle veut encore espérer :

— Rentrez à Aix, lui dit-elle, et allez vous disculper auprès du lieutenant criminel. Ou bien prenez cet or et fuyez afin d’épargner à votre famille la honte de vous voir monter à l’échafaud…

Elle est vite renseignée. Entrecasteaux n’a qu’une brève hésitation. Il prend l’or, demande une voiture. Quelques instants plus tard, il quitte le château pour n’y plus revenir, tandis que Mme de Blondel s’évanouit… Il était temps : la maréchaussée arrivera une heure après. Elle se lancera à la poursuite mais cette heure d’avance suffira : l’assassin franchira à temps le pont du Var qui marque la frontière du royaume. Talonné par la peur, il courra ainsi jusqu’à Naples.

Cependant, l’horreur de son crime a secoué la France entière et déchaîné la colère du paisible Louis XVI qui demande son extradition. Prévenu à temps, le marquis s’embarquera nuitamment pour le Portugal mais il sait que, partout où il ira désormais, la justice pourra le débusquer. Il se réfugie alors dans un couvent où il ne trouvera pas la paix. Accablé de remords, il se laissera mourir et s’éteindra le 16 juin 1785, presque un an jour pour jour après l’assassinat de sa femme.

Par la suite, l’une de ses filles, Pulchérie, mariée à Gérard de Lubac, viendra vivre à Entrecasteaux qui demeurera dans la famille jusqu’à la moitié de ce siècle. Cédé ensuite à la commune qui le laissera se délabrer, il fut sauvé par un peintre écossais, Ian Mac Garvie Munn, qui lui a restitué éclat et splendeur jusqu’à son décès.

L’actuel propriétaire Alain Gayral a enrichi les collections du château tout en effectuant des restaurations minutieuses.

HORAIRES D’OUVERTURE

Tous les jours de Pâques à octobre, sauf le samedi.

Visite guidée à 16 h.

Au mois d’août, une visite supplémentaire à 11 h 30.

Pour les groupes, le château est ouvert toute l’année.

http://www.chateau-entrecasteaux.com/fr/

Eu

De la veuve du Balafré à la Grande Mademoiselle

Tout entretenait la passion de Mademoiselle.

Mille détails la ravissaient.

SAINT-SIMON

Aux confins de la Normandie et de la Picardie, le château d’Eu offre la silhouette noble et mélancolique de ces demeures princières faites pour accueillir la vie de cour et qui ne sont plus, derrière les vertes frondaisons de leurs parcs souvent rétrécis par les besoins urbains ou les caprices municipaux, que les fantômes du passé.