C’est dans le confortable giron de sa nièce que Voltaire va pleurer la « docte Émilie ». Il est alors très malheureux et la rusée commère s’entend comme personne à bercer un cœur meurtri, à prodiguer ces mille petits soins qui attachent un homme. Et quand il part pour Potsdam, Voltaire a déjà beaucoup de peine à quitter sa chère nièce : « J’ai très mal fait de vous quitter. Mon cœur me le dit tous les jours plus que vous ne pensez… »
Elle lui manque même tellement qu’il la supplie de venir le rejoindre en Allemagne : « Voilà le fait, ma chère enfant : le roi de Prusse me fait son chambellan, me donne un de ses ordres, vingt mille francs de pension et à vous quatre mille assurés pour toute notre vie si vous voulez tenir ma maison à Berlin comme vous la tenez à Paris. »
Mme Denis ne va hésiter que très peu. Bien sûr, il y a l’argent, mais à Paris elle ne manque de rien et peut même s’offrir quelques aventures galantes : l’une avec un musicien allemand, une autre avec un marquis génois et la troisième avec un Espagnol, le marquis de Ximenès, « grand et maigre échassier d’humeur chagrine ». Elle refuse donc et c’est seulement quand les bonnes relations entre Voltaire et Frédéric II vont tourner à l’aigre qu’elle se décidera à partir pour l’Allemagne. Encore est-ce parce que le cher oncle l’a priée de venir à sa rencontre à Francfort, à l’hôtel du Lion d’or.
Quand elle y arrive, elle retrouve Voltaire pratiquement gardé à vue par les sbires du roi de Prusse qui prétend se faire restituer certain ouvrage de « poehsie » dont il est l’auteur. Cela va donner une situation burlesque et fatigante qui durera quelques semaines mais mettra les relations de l’oncle et de la nièce sur un plan tout à fait nouveau : tous deux s’ennuient tellement qu’ils se retrouvent dans le même lit. À leur commune satisfaction, il faut bien le dire et, quand on rentre enfin en France, Mme Denis est devenue la maîtresse de Voltaire… et le restera.
Le retour au pays se borne à un retour à Colmar où Voltaire va rester une année en attendant de se trouver un port d’attache car plus personne, parmi les monarques européens, ne veut de lui. Ce sera finalement la Suisse, puis Ferney où l’imposante Mme Denis va jouer les châtelaines, recevant à ses côtés les plus hautes personnalités européennes, car si les souverains ne veulent plus recevoir le pauvre grand homme, nombre de leurs sujets font de lui le plus grand cas.
À Ferney, Voltaire fondera d’abord un haras, puis une fabrique de montres, qui connaîtra le plus grand succès : on en vend partout, même à Tunis, même à Alger. Mais aussi, l’écrivain travaillera à son œuvre. C’est de Ferney qu’en partira le plus généreux, notamment la défense du malheureux Jean Calas, injustement condamné à mort à Toulouse.
C’est à Ferney encore qu’il accueillera une jeune fille de Versonnes, un village voisin, Mlle Rouff de Varicourt, si charmante qu’après l’avoir rebaptisée « Belle et Bonne » il en fera sa fille adoptive, à la grande fureur de Mme Denis avec laquelle interviendra une brouille de deux ans. Mais la grosse dame réussit à se faire pardonner, tant elle tient à garder l’œil sur un héritage qui est devenu des plus intéressants.
Pour le malheur de « Belle et Bonne » et pour le sien propre, Voltaire la marie à un certain marquis de Villette, propriétaire d’un grand domaine près de Beauvais. Un homme sans plus de cœur et de vraie générosité que Mme Denis avec laquelle il finit par s’acoquiner. Ce qui permettra à la tendre nièce, devenue « grosse comme un muid », de se faire désigner comme héritière, après promesse de reverser plus tard ledit héritage au ménage Villette.
Dès lors Voltaire devient un gêneur… d’autant plus gênant qu’en dépit d’une santé toujours plus délabrée il s’obstine à vivre, atteignant le bel âge de quatre-vingt-trois ans.
Avec beaucoup d’adresse, on finit par le convaincre de rentrer à Paris où d’ailleurs tout un peuple le réclame et où il a reçu l’assurance qu’il pourra vivre désormais sans être inquiété. Le 4 février 1778, il quitte Ferney qu’il ne reverra pas et s’installe chez Villette, à l’angle du quai Malaquais et de la rue de Beaune. Il va y rencontrer un triomphe sans précédent : tout Paris, la ville et la cour s’écrasent devant sa porte ; on couronne son buste à la Comédie-Française et Benjamin Franklin lui amène son petit-fils à bénir.
Les imprésarios de cette pièce à grand spectacle, Mme Denis et Villette, en jouissent intensément. On oblige ce vieillard exténué à travailler, à faire des mots, à écrire et, pour qu’il suffise à la besogne, on lui fait absorber chaque jour jusqu’à dix-huit tasses de café. On lui fait aussi ingurgiter des drogues miracles, malgré les fureurs de Tronchin, son médecin, drogues qui l’amènent bientôt aux portes du tombeau.
Alors, quand on ne peut plus le produire à cette foule qui s’écrase toujours et que ses bourreaux reçoivent avec une mine radieuse, on l’enferme dans une petite chambre, presque sans soins. On n’a pas le temps ! Et c’est seul, abandonné même des serviteurs, qu’il mourra, le 30 mai…
La grosse Denis, aux appétits toujours insatisfaits, se remaria à soixante-huit ans avec un jouvenceau de soixante ans et ce ne fut, dans Paris, qu’un éclat de rire. Tous ceux qui n’avaient continué à la voir qu’en souvenir de Voltaire lui tournèrent le dos. Elle fut couverte de ridicule, bafouée, huée quand elle sortait, goûtant ainsi l’amer revers de la brillante médaille qu’elle avait cru se modeler.
Et ce fut seule et abandonnée, elle aussi, qu’elle mourut enfin, exactement comme elle avait laissé mourir l’homme à qui elle devait tout.
Quant au château, l’indigne Mme Denis s’était hâtée de le vendre à Villette qui, de son côté, le revendit à la famille de Budé, laquelle le conserva jusqu’en 1843. Mais Ferney avait beaucoup souffert de la Révolution et du manque d’entretien. À cette date, M. Claude-Marius David le racheta aux Budé puis petit à petit leur racheta aussi le mobilier, les tableaux et les objets qui avaient composé l’univers de Voltaire. Depuis 1999, Ferney est la propriété de l’État.
HORAIRES D’OUVERTURE
Du 1er avril au 31 octobre
10 h-13 h et 14 h-18 h
(fermé le lundi) Du 1er juillet au 31 août 10 h-18 h
Pour la visite du château, le nombre de visiteurs est limité. La réservation est très fortement conseillée (04 50 40 53 21).
http://voltaire.monuments-nationaux.fr/
1- Voir Cirey (tome 2).
Fervaques
Le grand amour de la Reine des Roses…
Lorsque la passion est réellement forte
Il n’est digue ni mur que son courant n’emporte…
Quand, en l’année 1788, la jeune Delphine de Sabran fait son apparition à Versailles, elle a tout juste quinze ans. Cependant elle remporte un succès immédiat et flatteur : d’une seule voix, la cour la plus difficile du monde la surnomme la « Reine des Roses » tant elle est belle et fraîche. On dit qu’elle a « une tête de Greuze avec la pureté d’un profil grec »…
À cela s’ajoutent un regard un peu brumeux de myope, une bouche exquise, un teint incomparable et une blondeur qui n’est ni pâle ni fade mais chaude et vivante. Aussi les prétendants mènent-ils autour de la jeune fille une ronde si serrée que la mère, inquiète de découvrir chez son enfant de trop grandes dispositions à la coquetterie, décide que la seule manière de maintenir Delphine dans le droit chemin est de la marier, et elle se hâte de se trouver un gendre.