La guerre terminée en 1364 par la mort de Charles de Blois, Jean de Beaumanoir ne lui survécut guère. Mais il avait pour ami un grand seigneur breton de la région de Nantes, Olivier de Clisson, dont le père a été jadis exécuté stupidement et même criminellement par le roi de France Philippe VI, et que l’on avait élevé en Angleterre1. Revenu en Bretagne, Clisson a rejoint le parti français. Compagnon d’armes de Bertrand Du Guesclin, il s’y couvre de gloire et une chaude amitié le lie à Beaumanoir. Après la mort de celui-ci, il épouse même sa veuve, Marguerite de Rohan. Cela ne lui suffit pas. Il veut aussi Josselin dont les ducs d’Alençon ne prennent aucun soin mais dont lui sait la valeur stratégique.
Pour l’obtenir, il offre une fortune : une forêt, une baronnie normande et une rente sur les riches foires de Champagne. Il l’obtient et, dès lors – nous sommes en 1370 –, il en décide la reconstruction totale. C’est une superbe forteresse qui va s’élever au bord de l’Oust : neuf tours – dont il ne reste que trois – vont la garder, la rendre inexpugnable. Plus un énorme donjon dont il ne subsiste rien.
Devenu connétable de France en 1380, Olivier de Clisson fait alors table rase des droits suzerains du duc de Bretagne. Il s’engage par écrit à ne jamais remettre le château qu’au seul roi de France car seul compte pour lui le serment qu’il fit au jour où lui fut remise la grande épée aux fleurs de lys d’or. Naturellement, le duc Jean IV n’apprécie pas et, en 1387, il joue à Clisson un bien mauvais tour.
La scène se passe à Vannes où Clisson possède une demeure seigneuriale. Un jour, le duc Jean invite Clisson et trois autres seigneurs qui lui sont proches à visiter le château de l’Hermine qu’il vient de faire élever dans sa bonne ville. Sans défiance, Clisson se rend à l’invitation mais, comme il monte l’escalier qui mène aux chemins de ronde, il est arrêté, enchaîné et jeté en prison en grand danger d’être enfermé dans un sac et noyé. En fait, Jean IV n’assouvit pas qu’une seule vengeance. Il est persuadé que le connétable est l’amant de sa seconde femme, la belle Jeanne Holland.
Clisson se tire de justesse de ce mauvais pas grâce à l’amitié d’un serviteur du duc, le sire de Bazvalan, mais il doit payer une rançon de « cent mille florins d’or et de dix places fortes ». Que ne ferait-on pour recouvrer sa liberté ? Clisson signe le traité exorbitant puis, une fois libre, se hâte de reprendre une à une les places qu’il a dû abandonner. Mais, entre lui et le duc, la guerre n’est pas finie.
Jean IV va tenter de faire assassiner Clisson à Paris, près de son hôtel – aujourd’hui l’hôtel des Archives de France – par son homme de main Jean de Craon. Puis, en 1393, c’est devant Josselin qu’il vient mettre le siège avant de se réconcilier enfin avec son ennemi et même, une fois persuadé du fait qu’il est bien l’homme le plus noble qui soit, de lui confier en mourant la tutelle de ses trois fils.
À Josselin, alors, se situe une scène qui trace le portrait définitif du connétable. Au jour où un messager lui a fait connaître la mort du duc et ses dispositions testamentaires, Clisson est encore couché. C’est le petit matin. Pourtant l’une de ses filles, Marguerite de Penthièvre, vient prendre son lit d’assaut, ou presque. C’est une furie déchaînée qui revendique pour ses fils les anciens droits des Penthièvre. Et comme Clisson n’a pas l’air de comprendre, elle précise sa pensée : la seule chose à faire est de « faire périr les enfants de Bretagne et mettre les siens en leur place ».
Alors une colère folle s’empare de l’ancienne victime de Jean IV. Sautant à bas de son lit, il saisit un épieu avec l’intention d’en assener quelques coups sur la tête de sa fille qui s’enfuit. Il la poursuit jusque dans l’escalier. Elle tombe et s’y brise la jambe, ce qui lui vaudra, sa vie durant, le surnom de Margot la Boiteuse. On ne laissait jamais à cette époque perdre la moindre circonstance. Cependant, son père ira lui-même faire sacrer à Rennes un enfant de douze ans qui deviendra le duc Jean V.
Dès lors, Clisson va surtout habiter Josselin. Il y fera construire la charmante église Notre-Dame-du-Roncier. Il y perdra sa femme, ce qui lui sera cruel, et enfin, le 23 avril 1403, il y mourra. Le château va passer définitivement aux Rohan par Béatrice, seconde fille du connétable mariée à Alain VIII de Rohan.
En 1440, le duc Jean V, dont nous venons de voir le sacre, séjourne à Josselin quand y vient Gilles de Rais, l’homme qui servit de modèle à Barbe-Bleue. Gilles qui avait malmené un trésorier du duc venait se disculper. Il n’y parvint pas mais son procès qui s’ouvrit peu après et qui devait le mener au bûcher a mis en lumière la façon dont, à Josselin, il passa ses nuits :
L’acte d’accusation, en son article XIX, précise que « … les susdits Gilles de Rais et François Prelati, dans un certain pré près du château et de la ville de Josselin, du côté des faubourgs attenant audit château et à ladite ville, évoquèrent les malins esprits et firent là d’autres superstitions » et que « le même accusé fit tuer plusieurs enfants à lui procurés et qu’il connut et exerça avec eux le vice et le péché de sodomie… ».
La forteresse fut démantelée en 1488 sur l’ordre du duc François II pour punir Jean II de Rohan qui avait pris le parti d’Henri IV. Le Béarnais avait d’ailleurs le soutien total de ces hauts seigneurs devenus ducs et pairs, princes de Léon depuis 1572. Privé de ses défenses, Jean II se consola en faisant construire l’admirable logis qui élève sur la cour d’honneur ses hautes fenêtres fleuronnées.
Le donjon, lui, fut victime de Richelieu qui supportait mal les tours féodales. On dit que le Cardinal, rencontrant au Louvre le duc de Rohan, lui lança : « Je viens, monsieur, de jeter une bonne boule dans votre jeu de quilles. »
Le château souffrit les deux siècles suivants mais il est à porter au crédit de la charmante et folle duchesse de Berry d’avoir, en 1824, conseillé sa restauration. Ce que se sont appliqués à faire tous les ducs de Rohan jusqu’à nos jours.
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1- Voir Clisson.
Limoëlan
L’homme à la machine infernale
Il est donc des remords ? Ô fureur ! Ô justice !
C’est la veille de Noël de l’an 1800. Le souvenir des temps affreux de la Terreur commence à s’estomper. Bonaparte, Premier consul, a ramené l’ordre, et la religion reparaît timidement. Bien timidement en vérité, car les messes ne sont toujours pas autorisées. Quand on en célèbre une, c’est toujours chez des particuliers. Encore est-ce avec beaucoup de discrétion et de précautions. Mais, des précautions, Mlle Adélaïde de Cicé n’en a jamais beaucoup pris…
À cinquante et un ans, elle a traversé la Révolution sans paraître s’en apercevoir. Sainte fille, cœur pur s’il en est, elle a continué en pleine Terreur à visiter les malades, à secourir les pauvres, à recueillir même chez elle une communauté de religieuses pourchassées et à répandre sur tous une inépuisable charité. Elle n’a même pas consenti à supprimer la particule de son nom ou à dissimuler le fait qu’elle est la sœur de deux évêques. Et le plus fort c’est qu’on l’aime, qu’on la respecte dans toutes les classes d’une société bouleversée et que l’imprudent qui eût osé la dénoncer n’aurait sans doute pas vécu très vieux.