C’est d’abord François de Balzac d’Entragues qui s’en vient saluer le roi. Son fils l’accompagne et aussi un garçon brun, très grand, hautain, avec un regard sauvage : celui qui n’est encore que le jeune comte d’Auvergne, qui sera plus tard duc d’Angoulême, le fils de Marie Touchet et de Charles IX1. Ce bâtard de France ne laisse ignorer à personne son sang royal et sa révérence s’en ressent. Le roi cependant ne s’offusque pas : là-bas, plus près du château, trois femmes l’attendent qui déjà plongent dans leurs amples robes presque jusqu’à l’agenouillement : l’ancienne favorite royale, qui est encore belle, et ses deux filles : Marie et Henriette. Mais le roi ne verra que cette dernière…
Blonde, fine, souple, elle a les plus beaux yeux bleus du monde et le plus beau sourire. Et puis elle a vingt ans. Elle est belle et fraîche, et Henri croit voir devant lui la déesse même du printemps. Fini les larmes ! Chacun peut constater qu’en entrant au château, Sa Majesté a retrouvé le sourire.
Le lendemain, au départ de Malesherbes, Sully note que le panache blanc a reparu au chapeau de son roi, qu’il a retroussé sa moustache et beaucoup soupiré en prenant congé des dames. Aussi la mine du ministre s’assombrit-elle à mesure que s’éclaire celle de son maître. Les airs penchés que prend Henri ne présagent rien de bon pour le ministre. Et, en effet, le soir même, à l’étape Henri IV dépêche MM. de Castelnau et du Lude avec mission de retourner à Malesherbes et d’en ramener la famille d’Entragues tout entière. Ce soir-là, le comte d’Auvergne dira à Henriette : « Ma sœur, vous avez là une chance d’être reine de France. Tâchez de vous en souvenir !… »
Elle ne s’en souviendra que trop ! Dès cet instant, le roi va se retrouver prisonnier non seulement d’une passion violente mais encore d’une femme qui saura en jouer pour la seule satisfaction de ses intérêts. Avec l’aide, bien sûr, de sa famille désormais dévouée à ses ordres. Tout l’arsenal d’une coquetterie savante et perfide fut mis en œuvre. Henriette faisait mine de se laisser attendrir puis se refusait plus fermement qu’auparavant, alléguant que ses parents craignaient pour leur honneur le sentiment qui l’entraînait vers le roi. Celui-ci ne savait plus à quel saint ou plutôt à quel démon se vouer.
Quand on put penser qu’il était « à point », la belle Henriette l’invita à la rejoindre à Malesherbes, et là, elle fit connaître les « conditions » posées par les siens à sa reddition : cent mille écus d’or, une terre, un titre de marquise et, pour couronner le tout, une promesse de mariage écrite… Ce dernier article hérisse Henri. Il accepte le reste mais pour la promesse de mariage, il allègue qu’il ne peut courir le risque d’un mariage stérile. Et l’on en vient à un compromis : la promesse de mariage sera valable si Henriette est enceinte dans les six mois et si, dans l’année 1600, elle donne un garçon à la Couronne.
Sully note dans ses Mémoires que, le roi lui ayant montré le papier fatal, il s’en empara et le déchira :
— Es-tu fou ? s’écria Henri.
— Oui, répondit Sully, mais je ne suis pas le seul en France.
Alors, sans rien ajouter, le roi monte dans son cabinet, écrit une seconde promesse toute pareille à la première, repasse devant son ministre comme s’il ne le voyait pas, demande ses chevaux et se précipite à Malesherbes où il s’enferme avec sa bien-aimée durant trois jours entiers. Il s’agissait de mettre sans attendre l’enfant en chantier.
Pour s’assurer plus sûrement la faveur du ciel, Henriette, devenue marquise de Verneuil, s’en va offrir à Notre-Dame de Cléry, qui avait été le pèlerinage préféré de Louis XI, un enfant d’argent dont on dit que les moines furent fort encombrés et qu’ils firent fondre plus tard pour en tirer une croix. Mais il était écrit que Mlle d’Entragues ne coifferait jamais la couronne de France. Alors qu’enceinte elle espérait bien la tenir déjà, un violent orage fut cause de la venue prématurée d’un garçon mort-né… Sully d’ailleurs préparait déjà le mariage de son roi avec Marie de Médicis.
Hélas, une fois marié, Henri ne se séparera pas d’une femme qui devait lui donner trois enfants sans jamais cesser pour autant de conspirer avec les siens contre la vie du roi. Celui-ci pardonne deux fois mais finit par exiler les d’Entragues à Malesherbes. Henriette cependant reste puissante. Pas assez à son gré : elle finit par s’entendre avec la reine Marie, le duc d’Épernon et l’Espagne : le résultat de ce rapprochement fut le coup de couteau de Ravaillac…
Après tant de noirs complots, Malesherbes avait grand besoin d’air pur. En 1719, le domaine était acheté par le chancelier de Lamoignon mais ce fut son fils, Guillaume, qui allait lui apporter son plus beau titre de gloire.
Ayant choisi de porter le nom d’une terre qu’il aimait infiniment, M. de Malesherbes, avocat, conseiller au Parlement, président de la Cour des aides et plusieurs fois ministre, fut sans doute l’un des hommes les plus intègres et les plus nobles de tout le XVIIIe siècle. Après avoir été l’un des meilleurs serviteurs de Louis XVI, Malesherbes, qui s’était retiré sur ses terres après son dernier mandat, et bien qu’âgé de soixante-douze ans, réclama et obtint le redoutable honneur de défendre son roi quand il fut traduit devant la Convention pour y être jugé. Il assuma cette défense avec un courage et une noblesse qui ne devaient pas lui porter bonheur. La Terreur sut le retrouver et lui faire payer son dévouement : arrêté dans son parc avec toute sa famille en 1794, il fut jeté en prison et guillotiné en même temps que les siens le 22 avril sur la place du Trône-Renversé, notre actuelle place de la Nation.
Le château conserve de nombreux souvenirs de cet homme de bien : sa bibliothèque, ses travaux sur le droit, la jurisprudence, le statut des juifs et des protestants, la liberté de la presse, la botanique dont il était féru. Mais, à Malesherbes, le souvenir d’un autre écrivain vient le rejoindre.
Au moment de l’arrestation de Malesherbes, on emmena avec lui sa fille, Mme de Rosambo, et ses petits-enfants (dont Louise Le Pelletier de Rosambo, future mère d’Alexis de Tocqueville), M. et Mme de Chateaubriand, frère et belle-sœur du grand écrivain. Mais on laissa les deux petits garçons du jeune couple : Louis et Christian âgés respectivement de six et huit ans, que l’on cacha dans une jolie maison qui existe toujours dans le parc, près de la Grange-aux-Dîmes.
Ces deux enfants étaient confiés à la garde d’une gouvernante dont la principale occupation était la tapisserie. Pour ce faire elle disposait d’une énorme pelote de laine qu’elle reconstituait à mesure qu’elle l’usait, allant même jusqu’à défaire son ouvrage la nuit dans la grande tradition de Pénélope. On finit par comprendre pourquoi quand, la Révolution terminée, cette brave femme se décida à dévider sa pelote, libérant ainsi les bijoux de famille qu’elle y avait tenus cachés.
Les deux orphelins étant ses neveux, on dit que Chateaubriand vint souvent à Malesherbes où il aimait à écrire dans la maison qui leur avait servi d’abri…
HORAIRES D’OUVERTURE
Du 4 juillet au 26 août 10 h-16 h
Fermé le samedi, le dimanche et les jours fériés.
Ouvert pour les Journées du patrimoine
http://www.ville-malesherbes.fr/index.php?option=com_content&view=article&id=87:le-chateau-de-malesherbes&catid=18:les-lieux-a-visiter&Itemid=59
1- Voir Grosbois.
Mareuil-en-Brie
Les amours de la jeune captive