Le duc de Guise dépêche alors l’un de ses capitaines pour l’assiéger et nettoyer « la nichée de huguenots », mais Renée se défend énergiquement : « Avisez ce que vous entreprenez, crie-t-elle du haut d’une tour, car il n’y a homme en ce royaume qui me puisse commander que le roi et si vous en venez là je me mettrai la première sur la brèche pour essayer si vous serez si audacieux que de tuer la fille du roi !… » Le siège sera levé d’autant plus vite que Guise vient d’être assassiné par Poltrot de Méré en forêt d’Orléans. Renée va pouvoir entreprendre, à travers la France, un grand voyage pour venir en aide aux protestants malheureux. Elle est la générosité même et sème l’or sans compter.
De retour à Montargis après une visite à son ami l’amiral de Coligny, elle essaie de réconcilier dans son fief catholiques et protestants, fonde au château une petite école pour les enfants des réfugiés… et manque une fois de plus de se retrouver devant un tribunal d’Église. Mais le roi de Navarre épouse Marguerite de Valois, et il semblerait que la paix doive s’établir. Renée se rend aux noces à Paris… et n’échappe que grâce à la protection royale au massacre de la Saint-Barthélemy…
C’est la mort dans l’âme qu’elle rentre à Montargis. La sienne d’ailleurs n’est plus loin. À la suite d’un accès de fièvre, elle traînera, dolente, jusqu’en juin 1575 : le mercredi 15, à trois heures du matin, elle s’éteint dans le château qu’elle a fait refaire avec un soin extrême… et qui malheureusement sera en partie détruit en 1810.
Suivant sa volonté, son corps, porté par six pauvres, sera inhumé sous les dalles d’une chapelle qui ne servait plus au culte catholique, sans aucun signe qui laisse supposer qu’à cet endroit repose la princesse la plus courageuse, la plus généreuse… et la plus entêtée de cette époque troublée.
HORAIRES D’OUVERTURE
Les visites guidées se font sur demande auprès de l’Office de Tourisme de Montargis (02 38 98 00 87).
http://www.chateaudemontargis.org/
Monte-Cristo
Alexandre Dumas ou la générosité
Tout écrivain, tout peintre gêné peut venir s’installer à Monte-Cristo. Là vit en permanence un peuple de pirates que l’amphitryon ne connaît même pas.
Chaque année, au mois de juin et depuis bientôt quinze ans, une centaine d’écrivains s’assemblent dans le parc de la demeure la plus étonnante des environs de Paris pour y affirmer leur tendresse au souvenir de celui qui fut le bon géant des lettres, de l’homme qui aimait le plus la vie et qui savait le mieux s’en faire aimer : Alexandre Dumas, le père foisonnant des Trois Mousquetaires, de Joseph Balsamo, de La Reine Margot, de La Dame de Monsoreau, du Comte de Monte-Cristo et de tant d’autres merveilles qui ont ouvert à tant d’enfants et d’adultes le chemin de l’Histoire.
Ils sont là, ces écrivains, bravant le vent, la pluie ou le trop grand soleil parce que, en 1970, des promoteurs séduits par le site décidaient de racheter la folle maison de M. Dumas pour y installer des immeubles. Alors, l’historien Alain Decaux a protesté. Employant presse et télévision, rassemblant autour de lui une poignée de fidèles, s’assurant trois dévouements exceptionnels, ceux de Mme Christiane Neave, de M. Georges Poisson, historien lui aussi, et de Mme Madeleine Amiot-Péan, il a levé l’étendard de la révolte, mobilisé l’opinion et finalement gagné la partie : Monte-Cristo ne sera pas détruit, Monte-Cristo continuera d’ériger au milieu de ses grands arbres ses tourelles pseudo-Renaissance coiffées de coupoles et de lanternes afin que tous ceux qui aiment Alexandre Dumas puissent y venir chercher la trace de leurs rêves de jeunesse.
Qu’est-ce d’ailleurs que Monte-Cristo sinon un rêve ? Celui d’un merveilleux conteur qui, en 1844, cherchait un coin tranquille pour y achever Les Trois Mousquetaires. Dumas et son fils, Alexandre le jeune, habitaient alors Saint-Germain-en-Laye où le père avait affermé le théâtre. « Il y faisait venir, raconte André Maurois qui est peut-être le meilleur chantre de Dumas, la Comédie-Française, logeait et nourrissait les comédiens, garantissait la recette et perdait à ce jeu une fortune. Mais sa cour, son harem et sa ménagerie grouillaient joyeusement autour de lui et le chemin de fer de Paris à Saint-Germain voyait ses recettes monter. Pour observer de près le grand homme, le public affluait. »
Essayez donc de travailler dans de telles conditions, même si l’encens est, de tous les parfums, le plus agréable à respirer ! Un jour, sur la route de Port-Marly, Alexandre Dumas s’arrête dans une maison de paysans et admire le panorama. On a de là-haut une vue admirable sur la vallée de la Seine. Pourquoi ne pas s’y installer ? L’inspiration – en admettant que besoin en soit – serait encore meilleure dans un cadre pareil. Sans doute… mais il n’y a rien que des arbres. Qu’importe ? Il suffit d’en abattre quelques-uns, de construire.
Aussitôt dit, aussitôt fait. Dumas achète le terrain qui lui plaît tant et y amène un architecte qui s’appelle tout uniment Durand :
— Vous allez, lui dit-il, tracer ici même un parc anglais au milieu duquel je veux un château Renaissance, en face d’un pavillon gothique entouré d’eau. Il y a des sources : vous en ferez des cascades.
— Mais, Monsieur Dumas, le sol est un fond de glaise ; vos bâtiments vont glisser.
— Monsieur Durand, vous creuserez jusqu’au tuf. Vous ferez deux hauteurs d’étages et d’arcades.
— Cela coûtera quelques centaines de mille francs.
— Je l’espère bien ! dit Dumas avec un sourire radieux.
Et tout se déroule comme il l’a prévu. Le château commence à sortir de terre et, dans le parc, sur la hauteur, on construit un minuscule château gothique auquel le maître donnera le nom de château d’If : ce sera son cabinet de travail.
Pendant ce temps, Dumas s’occupe de sa décoration intérieure. C’est ainsi qu’un jour à Tunis, alors qu’il visite le palais du bey, il remarque deux ouvriers occupés à reproduire, dans le palais, l’une des salles de l’Alhambra de Grenade. Leur travail est une merveille de minutie qui frappe notre écrivain : c’est exactement ce genre de décor qu’il faut pour sa chambre mauresque. L’Orient ! Qu’y a-t-il de plus beau que l’Orient quand on a de l’imagination ? Et il engage sur l’heure les deux Arabes au tarif de 7 francs par jour. Dès le lendemain, il les embarque sur le Veloce et vogue la galère en direction de Port-Marly via Marseille !
Durant des années, le père et le fils vont creuser leurs précieux nids d’abeilles dans les murs de Monte-Cristo, à la grande joie de M. Doumasse.
Enfin, le 25 juillet 1848, tout est achevé et Alexandre Dumas pend la crémaillère au milieu d’une véritable foule. Les invités sont au moins six cents. On a dressé pour eux des tables dans le jardin. On y a mis aussi de grands brûle-parfum d’où s’élèvent des fumées odorantes. Mais écoutons toujours André Maurois :
« Dumas, radieux, circule parmi ses convives. Son habit étincelle de croix et de plaques, son gilet, rutilant, est barré par une lourde chaîne d’or massif. Il embrasse les jolies femmes et raconte, toute la nuit, de merveilleuses histoires. Il n’a jamais été aussi heureux. »
Pourtant, il y a pour lui une ombre au tableau : le règne du roi Louis-Philippe s’est achevé depuis février. Le roi-citoyen que Dumas aimait beaucoup depuis qu’au Palais-Royal il était son bibliothécaire alors que le roi n’était que duc d’Orléans, le roi-citoyen donc a pris le chemin de l’exil. Bien sûr, c’est un autre ami qui va prendre sa place : le prince Louis Napoléon revenu d’Angleterre au moment où les Orléans s’y rendaient. Mais Dumas n’a jamais été de ceux qui oublient ceux qu’ils aiment au moment où tout s’écroule autour d’eux.