Majorque n’arrange rien et moins encore le séjour à la Chartreuse de Valdemosa, pleine de courants d’air et humide comme il n’est pas permis. Chopin tombe si malade que George comprend enfin qu’il faut rentrer en France si elle ne veut pas enterrer son ami sur place.
Pour George, la France, cela signifie Nohant et tout ce que cela comporte : la splendeur de la campagne berrichonne, le frais printemps, l’air pur, la saine nourriture, bien meilleure que les ratatouilles espagnoles. Et, de fait, à Nohant, Chopin se porte mieux : sa poitrine si tragiquement creuse se regonfle un peu, son dos se redresse, il tousse moins. Pendant sept ans, le scénario se reproduit : à Paris, l’hiver, le musicien brûle ses forces dans la vie mondaine qu’il aime et, chaque été, Nohant le remet d’aplomb.
La vie y est aimable. On y voit Delacroix, Pauline Viardot, sœur de la Malibran, qui chante presque aussi bien qu’elle. Il y a Théophile Gautier. On fait du théâtre ; on s’amuse. George écrit éperdument, passionnément, mais peu à peu les choses se gâtent entre Chopin et la maîtresse de céans. La romancière est revenue à ses idées socialistes et certaine rudesse de langage, certaine grossièreté hérissent Chopin. Il lui en veut d’avoir dû se brouiller, au cours d’une dispute de femmes, avec son ami Franz Liszt qui venait, lui aussi, avec son amie Marie d’Agoult. Chopin s’éloigne, revient, repart.
« Il voulait toujours Nohant et ne supportait jamais Nohant », disait George, lucide. En fait, la santé insolente de George irritait celui qu’elle appelait, sans trop de délicatesse, son « cher cadavre ». En 1847, c’est la rupture. Deux ans après, le 17 octobre 1849, Chopin meurt à Paris. George à présent est une femme mûre. Elle est devenue « la bonne dame de Nohant ». Celle qui va y écrire le meilleur de ses œuvres.
HORAIRES D’OUVERTURE
Du 1er avril au 30 avril 10 h-12 h 30 et 14 h-18 h Du 2 mai au 30 juin 9 h 30-12 h et 14 h-18 h 30 Du 1er juillet au 31 août 9 h 30-13 h et 14 h-18 h 30 Du 1er septembre au 30 septembre 10 h-12 h 30 et 14 h-18 h Du 1er octobre au 31 mars 10 h-12 h 30 et 14 h-17 h
Fermé le 1er janvier, le 1er mai, les 1er et 11 novembre et le 25 décembre.
http://maison-george-sand.monuments-nationaux.fr/
1- Voir Chambord.
Les Nouettes
La maison des petites filles modèles
Je suis jusqu’au cou dansles Mémoires d’un âne. Je crois souvent lire ma propre histoire.
Il est étrange de constater comme l’empreinte d’un écrivain – et particulièrement d’une femme – suffit à faire disparaître de la mémoire des hommes toutes les autres personnes qui ont habité sa demeure. C’est le cas du château des Rochers avec la marquise de Sévigné, le cas de Nohant avec George Sand, le cas enfin du château des Nouettes avec la comtesse de Ségur.
Il n’était pourtant pas sans mérite le brave général Lefebvre-Desnouettes qui imprima son nom au château qu’il fit construire. Écuyer de l’empereur Napoléon Ier dont il fut aide de camp au temps de Bonaparte, comte et brillant soldat, il fit une belle carrière militaire en dépit du fait qu’on l’avait donné, comme aide de camp, à l’aimable mais incapable Jérôme Bonaparte quand celui-ci devint roi de Westphalie. Prisonnier en Angleterre, Lefebvre réussit à s’évader. Toute sa vie, sa fidélité à l’Empereur fut totale et lui valut la proscription après Waterloo. Il décida alors de s’exiler de lui-même en Amérique et s’embarqua non sans regretter sa chère Normandie et son joli château qu’il ne devait jamais revoir. En effet, monté, en 1822, à bord de l’Albion qui le ramenait en France la joie au cœur, il trouva la mort sur les côtes d’Irlande dans le naufrage du bateau.
Mais, depuis deux ans déjà, le petit château ne lui appartenait plus. Il était devenu la propriété de la jeune comtesse Eugène de Ségur. Un nom bien de chez nous recouvrant une petite personne dont le nom de jeune fille eût sans doute glacé le sang – à moins qu’il ne l’ait fait bouillir – du brave Lefebvre-Desnouettes : elle s’appelait Sophie Rostopchine et elle était la fille de l’homme qui avait incendié Moscou devant la Grande Armée.
Gouverneur général de la ville, le général-comte Théodore Rostopchine parlait parfaitement le français, aimait bien la France mais abhorrait l’empereur des Français. Aussi, après la terrible bataille de Borodino qui ouvrit le chemin de sa cité sainte, le général-gouverneur jugea que seul un holocauste exemplaire pouvait purifier sa patrie. Il brûla non seulement Moscou mais aussi son propre palais après avoir envoyé sa famille s’installer à la campagne dans son domaine de Woronovo.
La guerre finie, le général s’aperçoit qu’il a des rhumatismes et entreprend de les soigner dans diverses villes d’eaux européennes. Il en profite pour revenir à Paris dont il a gardé un souvenir enchanté du temps où les cosaques campaient sur les Champs-Élysées et où son tsar occupait l’Élysée.
Ce nouveau séjour dans une capitale qu’il appelle, avec un rien de gourmandise, « la Maîtresse de l’Europe » ne le déçoit pas. Il s’y trouve même si bien qu’il s’installe dans un bel hôtel de l’avenue Gabriel et fait venir femme et enfants.
La femme, née Catherine Pratassov, est belle, hautaine et fort noble mais elle élève ses enfants comme s’il s’agissait de repris de justice. Elle pense que c’est une bonne chose pour leur assouplir le caractère et ne ménage – entre deux prises de tabac car elle prise comme un vieux troupier – ni punitions ni brimades. En revanche, les manières de la petite bande sont irréprochables et aussi sa culture à laquelle le père, fin lettré, tient la main.
À dix-huit ans, Sophie est une jolie fille brune avec un petit visage en forme de cœur et de beaux yeux verts légèrement étirés vers les tempes. Elle et sa sœur aînée Nathalie rencontrent un vif succès dans les salons du Paris de la Restauration. Et c’est chez Mme Swetchine, une amie de sa mère, que Sophie voit s’incliner devant elle un grand et beau garçon fort séduisant, fort aimable… et pas très riche, Eugène de Ségur.
Mais la fortune n’a vraiment aucune importance pour le fastueux Rostopchine et, les deux jeunes gens s’étant épris l’un de l’autre, on les marie tout simplement au mois de juin 1819.
Les premiers temps du mariage sont délicieux. Pourtant, la vie de Paris ne convient guère à Sophie qui regrette toujours son cher Woronovo. Elle désire ardemment une maison de campagne et brûle d’envie de posséder certain petit château normand qu’elle a un jour aperçu en rendant visite à une amie.
Le miracle s’accomplit : le 1er janvier 1820, Théodore Rostopchine qui aime beaucoup sa petite fille lui met entre les mains, en entrant chez elle, une enveloppe contenant 100 000 francs : « Voilà tes étrennes, Sophalette ! » lui dit-il.
C’est tout juste le prix du château des Nouettes et la jeune femme qui va bientôt mettre au monde son premier fils, Gaston, ne cache pas sa joie. Elle adore déjà cette grande maison claire dont les seize portes-fenêtres ouvrent si largement sur la verdure de la campagne normande. Au cours de ses huit grossesses, elle va y faire des séjours de plus en plus longs car, aimable et généreuse, elle entretient les meilleurs rapports avec ses nombreux voisins comme avec les gens du village et les indigents qui chantent sa gloire.
À partir de 1835, la comtesse ne sort plus des Nouettes pendant une longue période de treize années : la naissance de sa dernière fille, Olga, a beaucoup ébranlé sa santé. Elle a de violentes migraines qui l’obligent à rester étendue sur une chaise longue.