Philippe II Auguste est bien Philippe le Conquérant.
34.
Henri de Thorenc le proclame ainsi dans sa chronique : Philippe Auguste mérite le nom de Conquérant.
Mais Henri, mon aïeul, fidèle vassal de Philippe, hésite à dévoiler les intrigues et les calculs de son roi. Il écrit avec prudence, craint la colère de Philippe dont il connaît les accès de violence. Il ne veut pas être enfoui dans un des cachots de Péronne ou de la tour du Louvre.
Philippe Auguste est mort en 1223, et son fils Louis VIII en 1226. J’écris en cette année 1322. Le temps a coulé. J’ai l’audace de celui que protège l’armure des années.
Moi, Hugues de Thorenc, je puis donc dire à voix plus forte que Philippe voulait conquérir le royaume d’Angleterre, et que cette fois il avançait caché par son fils Louis.
Il faisait mine de le désavouer mais, en fait, le soutenait et même suscitait ses ambitions.
Philippe Auguste oeuvrait pour sa lignée capétienne.
En 1214, glorieuse année de Bouvines, Louis lui avait donné un petit-fils qui porterait lui aussi le nom de Louis, le Neuvième. Devenu roi de France, Louis IX le Juste sera même sanctifié.
La lignée était ainsi assurée de son avenir ; afin d’accroître sa puissance, encore fallait-il augmenter le domaine royal. Telle était la raison majeure de la conquête de l’Angleterre et du projet d’asseoir sur le trône de Londres Louis le Huitième, futur roi de France comme son fils aîné, Louis IX.
Pour la réussite de cette entreprise, Philippe Auguste accepta tout à coup de renoncer à ce divorce d’avec la reine Ingeburge pour lequel il avait, durant deux fois dix ans, défié le pape Innocent III. Car il avait besoin de l’alliance danoise et Ingeburge appartenait à la famille royale du Danemark. L’admettre enfin comme reine de France, c’était, espérait le roi, disposer des bateaux de ce pays, capables de transporter les chevaliers français en Angleterre.
Jadis chassée, répudiée, enfermée, Ingeburge était redevenue « sa très chère femme ».
Mais ce revirement, cette soumission au voeu du souverain pontife n’entraîna pas, comme Philippe Auguste l’escomptait, l’appui de Rome.
Le légat d’Innocent III déclara : « L’Angleterre est propriété de l’Église romaine en vertu du droit de seigneurie. »
Ici, Henri de Thorenc fait entendre mieux que je ne saurais le faire la voix tonnante de Philippe Auguste, qui, le visage empourpré, réplique au légat :
« Le royaume d’Angleterre n’a jamais été le patrimoine de saint Pierre ni ne le sera. Le trône est vacant depuis que le roi Jean a été condamné dans notre cour comme ayant forfait par la mort de son neveu Arthur. Enfin, aucun roi ni aucun prince ne peut donner son royaume sans le consentement des barons qui sont tenus de défendre ce royaume. Et si le pape a résolu de faire prévaloir une pareille erreur, il donne à toutes les royautés l’exemple le plus pernicieux. »
Le lendemain, devant l’assemblée des barons et chevaliers, le prince Louis, accompagné de son épouse Blanche de Castille, prend place aux côtés de son père.
« J’ai saisi, écrit Henri de Thorenc, le regard de feu jeté par Louis sur le légat du pape quand ce dernier l’a prié de ne pas se rendre en Angleterre et a ajouté, tourné vers le roi, que Philippe Auguste devait s’opposer au départ de son fils. »
Philippe Auguste répond. Mais Henri de Thorenc n’ose écrire que l’habileté du roi de France cache ici le mensonge :
« J’ai toujours été dévoué et fidèle au Seigneur pape et à l’Église de Rome, déclare le roi de France. Je me suis toujours employé efficacement à ses affaires et à ses intérêts. Aujourd’hui, ce ne sera ni par mon conseil ni par mon aide que mon fils Louis fera quelque tentative contre cette Église. Cependant, s’il a quelque prétention à faire valoir sur le royaume d’Angleterre, qu’on l’entende et que ce qui est juste lui soit accordé ! »
Philippe Auguste a deux langues dans la bouche.
Il sait fort bien que l’épouse de Louis, Blanche de Castille, est nièce de Jean sans Terre, et qu’elle peut prétendre à une part de l’héritage Plantagenêt. Et nul n’est dupe quand, tête baissée, il écoute Louis lui dire sur le ton d’une déférente protestation :
« Seigneur, je suis homme lige pour le fief de l’Artois, mais il ne vous appartient pas de rien décider au sujet du royaume d’Angleterre… Je vous prie de ne vous opposer en rien à la résolution que j’ai prise d’user de mon droit, car je combattrai pour l’héritage de ma femme jusqu’à la mort s’il le faut ! »
Puis Louis se lève et s’en va avec son épouse et ses chevaliers.
Furieux, le légat demande au roi un sauf-conduit jusqu’à la mer.
– Je vous le donne volontiers pour la terre qui m’appartient, répond le roi de France. Mais, ajoute-t-il en souriant, si par malheur vous tombez entre les mains d’Eustache le Moine ou des autres hommes de mon fils Louis qui gardent la mer, vous ne me rendrez pas responsable des choses fâcheuses qui pourront vous arriver.
Le légat, qui sait qu’Eustache le Moine est un pirate au service du royaume de France, se retire tout en colère.
Philippe Auguste se soucie comme d’une guigne de l’indignation du légat. Il n’imagine pas qu’on va le croire quand il prétend saisir le fief d’Artois, qui appartient à Louis mais dont il est le suzerain. Il veut seulement sauver les apparences. Il pourra dire qu’il châtie Louis pour ses ambitions anglaises.
Mais il laisse son fils réunir douze cents chevaliers, tous hommes du roi, tous héros du dimanche de Bouvines.
Louis lève au nom du roi une taxe de guerre qui remplit ses coffres et lui permet de recruter sergents et chevaliers « soldés ».
Le prince et son armée peuvent débarquer, le 21 mai 1216, et entrer dans Londres.
« J’ai vu le roi heureux, écrit Henri de Thorenc. Le pape avait excommunié Louis, mais les barons et évêques anglais s’étaient ralliés à lui. »
Cependant, le sort des hommes est comme le ciel : changeant.
La mort saisit le pape Innocent III le 16 juillet 1216. Elle emporte Jean sans Terre le 19 octobre de la même année. Son fils de neuf ans est sacré roi d’Angleterre, et les évêques et barons anglais se détournent de Louis pour cet enfant, devenu Henri III.
Les légats décrètent que tous les chevaliers qui le soutiendront pourront porter une croix blanche sur la poitrine et seront chevaliers du Christ.
L’Angleterre devenait par là Terre sainte qu’il fallait défendre contre Louis, l’excommunié.
Le sort et le ciel devinrent orageux.
Les Français du prince Louis furent battus sur terre comme sur mer.
Il y aurait donc un royaume de France et un royaume d’Angleterre, séparés. Le roi d’Angleterre, Henri III, garderait la possession de la Saintonge et de la Gascogne.
Le traité de paix conclu à Chinon en 1214 fut renouvelé.
Mais qui décide du destin des hommes et des traités ?
35.
« L’Angleterre restait donc royaume et Philippe Auguste, s’il n’avouait pas qu’il avait soif, se passait la langue sur les lèvres comme quelqu’un qui a la bouche sèche. »
C’est Henri de Thorenc qui ose ainsi dépeindre le roi qui vient de recevoir à la cour de France son fils vaincu par les Anglais. Il ne lui en fait point reproche, mais parle d’une voix rauque :
« Ce qui ne se récolte pas au nord du royaume doit se cueillir au sud », dit-il.
Louis, qui jusqu’alors a gardé la tête baissée, comme un coupable qui craint la sentence, se redresse.
Il se souvient. En l’an 1215, avant de partir conquérir l’Angleterre, il avait chevauché à la tête d’une armée de chevaliers pour mener lui aussi croisade contre les Albigeois. Il avait aidé Simon de Montfort à conquérir Toulouse. L’abbé de Castres lui avait remis une relique : la mâchoire de saint Vincent.