Le pape proclama que les Matines de Bruges étaient la vengeance du Seigneur contre un roi qui s’était dressé contre le vicaire du Christ.
Le pape allait pouvoir tenir le synode des évêques français à Rome, fixé au 1er novembre 1302.
Philippe fit écrire aux cardinaux français afin qu’ils expriment au pape la volonté de réconciliation du roi de France.
Pour toute réponse, il reçut ces mots :
« Philippe a offensé trop gravement le souverain pontife. Qu’il se repente d’abord… »
77.
J’ai craint que le roi de France, menacé d’excommunication, traité avec arrogance, suffisance et mépris par le souverain pontife, ne capitulât devant Boniface VIII.
Car c’est bien ce qu’exigerait le pape.
Il avait réuni en novembre 1302 son synode en présence de nombreux prélats venus de France.
Il avait publié la bulle Unam Sanctam, et Guillaume de Nogaret, qui avait succédé auprès du roi à Pierre Flote, tué à Courtrai, assurait que jamais un pape, depuis le temps des Apôtres, n’avait prétendu, comme Boniface VIII, que les deux glaives, le spirituel et le temporel, appartenaient à l’Église :
« Nous disons et déclarons qu’être soumis au souverain pontife romain est, pour toute créature humaine, une condition de salut.
« Le glaive spirituel est dans la main du pape, le temporel est dans la main des rois, mais les rois ne s’en peuvent servir que pour l’Église, selon la volonté du pape. »
Que restait-il au roi de France ?
L’obéissance et la soumission.
Je l’observais.
Son visage ne marquait aucune émotion, mais peut-être dissimulait-il son effroi ?
Je fus rassuré quand il convoqua les prélats et les barons « afin d’aviser à la sauvegarde de l’honneur et de l’indépendance du royaume ».
Philippe IV le Bel, l’Énigmatique, ne fléchirait pas le genou devant le pape !
J’en fus fier et heureux, même si je m’interrogeais toujours sur ces affrontements entre chrétiens, alors que nous sommes tous issus de Notre Père Jésus-Christ.
Je fus donc satisfait d’apprendre que Philippe le Bel, mon suzerain, avait écrit au pape une missive pleine de prudence et de sagesse.
Aujourd’hui, je m’interroge : peut-être n’était-ce là qu’habile manoeuvre ?
Mais les mots sont les mots, et ils demeurent.
Philippe déclarait d’un ton humble :
« Le roi désire de tout son coeur la continuation de l’entente entre l’Église romaine et sa maison. Si le pape n’est pas content des réponses du roi, celui-ci est tout prêt à s’en remettre à la décision du duc de Bourgogne et du comte de Bretagne, qui, dévots à l’Église romaine et à sa couronne, tiendront la balance égale. N’est-ce pas le pape en personne qui, naguère, a suggéré cet arbitrage ? »
J’ai espéré que le pape accepterait cette preuve d’humilité. Mais il fit claquer le fouet comme s’il était maître du roi de France.
Il évoqua des « châtiments temporels et spirituels », la nécessaire « soumission totale » du roi.
Il menaça et écrivit à son légat :
« Que le roi révoque incontinent et qu’il répare ce qu’il a fait, ou annoncez-lui et publiez qu’il est privé des sacrements. »
Comment le roi de France, élu de Dieu, aurait-il pu accepter de plier devant de telles menaces ?
J’ai été témoin et acteur de la riposte du souverain.
J’ai vu Guillaume de Nogaret, « chevalier, vénérable professeur des lois », rassembler autour de lui quelques fidèles du roi, et, parmi eux, Musciatto dei Francesi, qu’on appelait « Mouche » et qui était le plus considérable des banquiers florentins vivant à la cour de France.
J’ai su qu’il s’agissait d’aller chercher Boniface VIII en Italie afin de le traduire devant un concile qui se tiendrait à Lyon. Là, on le déposerait comme indigne.
C’était en mars 1303.
Le 12 de ce mois, une assemblée se tint au Louvre et Guillaume de Nogaret y lut sa requête contre le pape.
Il parla d’une voix vibrante et résolue, et la violence de ses propos me glaça :
« Nous voyons siéger dans la chaire de saint Pierre un maître de mensonges, ce malfaisant qui se fait nommer Boniface… Il n’est pas pape, il n’est pas entré par la porte, c’est un voleur… un simoniaque horrible… qui a commis des crimes manifestes, énormes, au nombre infini, et il est incorrigible… Il a soif d’or, il en a faim, il en extorque à tout le monde, il hait la paix, il n’aime que lui… Les armes, les lois, les éléments eux-mêmes doivent s’insurger contre lui. Il appartient à un concile général de le juger et de le condamner… »
C’était temps de guerre et de mort entre chrétiens.
Je n’accompagnai pas Guillaume de Nogaret lorsqu’il gagna peu après l’Italie.
Le roi m’avait retenu auprès de lui.
Les 13 et 14 juin 1303, je pus ainsi assister au Louvre à une grande assemblée, où un chevalier, Guillaume de Plaisians, de l’entourage de Nogaret, se montra encore plus violent envers Boniface VIII.
Le pape, dit-il, ne croyait pas à l’immortalité de l’âme, ni à la vie future. Épicurien, il ne rougissait pas de dire : « J’aimerais mieux être chien que français… Forniquer ce n’est pas pécher… Pour abaisser le roi et les Français, je ruinerais, s’il le fallait, le monde entier, l’Église, moi-même, pourvu que les Français et l’orgueil des Français soient anéantis… »
Selon Plaisians, Boniface était sodomite. Il avait fait tuer plusieurs clercs en sa présence. Sa haine contre le roi de France provenait de sa haine contre la foi dont ledit roi incarnait la splendeur et l’exemplarité…
Le roi approuva ces accusations.
On assistait bien à l’affrontement entre le royaume de France et le souverain pontife, entre l’honneur et l’indépendance d’un royaume et la prétention romaine à la domination du monde.
Chevalier français, j’étais au service des lis.
Je fus désigné par le roi, avec d’autres chevaliers, pour aller dans les provinces du royaume inciter toutes les communautés ecclésiastiques et laïques à approuver les accusations portées contre Boniface VIII, et la convocation d’un concile pour le juger.
Je sais que ceux qui refusaient furent emprisonnés, et, quand ils étaient étrangers, expulsés hors du royaume.
C’était bien temps de guerre.
À Paris, une foule immense se rassembla, le 24 juin 1303, dans le jardin du palais royal de la Cité.
Un moine prêcha :
« Je parle pour expliquer les sentiments du roi, dit-il. Or, sachez que ce qu’il fait, il le fait pour le salut de vos âmes. Puisque le pape a dit qu’il veut détruire le roi et le royaume, nous devons tous prier, les prélats, les comtes, les barons et tous ceux de France, qu’ils veuillent maintenir l’état du roi et du royaume. »
Et la foule approuva en criant : « Oïl, oïl, oïl ! »
On était au mois d’août 1303. Une lutte à mort commençait.
Boniface écrivit :
« Nous ne souffrirons pas que cet exemple détestable soit donné au monde… que le roi imite Nabuchodonosor ! »
Le roi me chargea de rejoindre Guillaume de Nogaret en Italie afin de transmettre ses instructions.
Je ne citerai pas ici le nom d’un membre du Conseil du roi, un grand prélat, qui, s’approchant de moi, me dit :
« Hugues de Thorenc, tu sais que ce Boniface est un mauvais homme, un hérétique qui entasse les scandales. Tue-le ! Je prends tout sur moi ! »
J’eus l’impression que tout le sang de mon corps emplissait ma gorge et ma bouche, envahissait ma tête.
Je ne pus répondre.
J’entendis tout à coup la voix du roi, courroucée :