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L’excuse de cette avidité et de cette cruauté était que les Juifs avaient crucifié le Christ, qu’ils étaient race maudite.

On oubliait que Jésus le miséricordieux avait été l’un d’eux.

On n’avait pas accusé les Lombards et les Italiens d’être déicides, mais on les avait eux aussi spoliés, expulsés parce qu’ils étaient banquiers et usuriers.

Et maintenant on lorgnait sur les richesses de l’ordre du Temple.

Les deux cents commanderies de l’Ordre possédaient d’immenses domaines.

Dans leurs forteresses dispersées dans toute la Chrétienté, elles détenaient l’argent que les rois, les princes, le pape, les évêques, les abbayes leur confiaient. L’Ordre était devenu le banquier de l’Église et des rois. Il prêtait à usure, comme les Juifs et les Lombards.

Et on accusait les Templiers d’être insatiables.

« Chacun de vous, disait le cardinal Jacques de Vitri, fait profession de ne rien posséder en particulier, mais, en commun, vous voulez tout avoir ! »

Cette richesse attirait comme un immense butin, elle faisait naître l’envie, la jalousie, la calomnie.

J’ai entendu en ces années-là accuser les Templiers de vouloir créer leur royaume, de s’être soumis aux puissances maléfiques, d’avoir des règles connues d’eux seuls, de Dieu et du Diable.

« On les soupçonne au sujet de leurs cérémonies, me dit un chevalier proche de Nogaret, parce qu’ils ne veulent pas que l’on sache ce qui s’y passe. »

À plusieurs reprises, j’ai eu l’intuition qu’un orage, aussi violent que celui qui avait foudroyé le pape Boniface VIII, menaçait l’ordre du Temple.

Mais je repoussais ces pressentiments.

Qu’aurais-je pu faire ?

Je tentais de me persuader que je me trompais.

Le supérieur de l’Ordre, Jacques de Molay, était reçu à la Cour.

Le 12 octobre 1307, il participait encore, aux côtés du roi, aux obsèques de la comtesse de Valois.

Le visage de l’Énigmatique était plus indéchiffrable que jamais.

83.

Un jour a suffi pour que je sache ce que cachait l’énigmatique roi de France.

Le 13 octobre 1307, Jacques de Molay, grand maître de l’ordre du Temple, Hugues de Pairaud, visiteur des commanderies de France, et tous les Templiers furent à la même heure arrêtés. J’ai su qu’en chaque bailliage et sénéchaussée, les officiers royaux avaient reçu sous pli fermé des ordres rédigés par Guillaume de Nogaret.

Les biens de l’Ordre devaient être saisis.

Ces mesures étaient prises au nom de l’Inquisition, sous l’inculpation d’hérésie.

L’inquisiteur de France, Guillaume de Paris, confesseur du roi, avait ordonné à tous les prieurs dominicains de recevoir et d’interroger sans délai les Templiers qui leur seraient amenés.

Aucun Templier ne résista ; quelques-uns réussirent à fuir.

À plusieurs reprises, au cours de cette journée du 13 octobre, je croisai Guillaume de Nogaret et quelques-uns de ses chevaliers. L’un d’eux me dit, alors que j’ignorais encore qu’un coup de hache venait d’être assené sur la nuque de chaque Templier :

« Hugues Villeneuve de Thorenc, tu es au roi, il le sait, nous le savons. Guillaume de Nogaret ne l’a pas oublié. Tu es sous sa protection. »

J’appris plus tard que l’arrestation des Templiers dans tout le royaume avait été décidée le 22 septembre de l’an 1307.

« Le roi était au monastère de Maubuisson, ai-je lu dans l’un des registres royaux. Les sceaux furent confiés au seigneur Guillaume de Nogaret, chevalier. On traita ce jour-là de l’arrestation des Templiers. »

J’appris aussi que le 13 octobre, Guillaume de Nogaret, à la tête des sergents du roi commandés par le prévôt de Paris, avait arrêté en personne les Templiers qui se trouvaient dans la forteresse du Temple.

J’étais labouré par la douleur et la honte.

Je pensais à mes aïeux, à tous ces « pauvres chevaliers du Christ » qui avaient combattu en Terre sainte.

Je n’ignore pas aujourd’hui les accusations qui ont été portées contre les Templiers, et d’abord celle de ne pas avoir assez vigoureusement combattu les Infidèles, d’avoir conclu des trêves avec les sultans et les émirs.

Reproche-t-on à Saint Louis d’en avoir lui-même signé ?

Mais je sais surtout que le réquisitoire dressé par Guillaume de Nogaret n’est que pâte de mensonges pétrie à pleines mains.

Il accuse « les frères du Temple de cacher le loup sous l’apparence de l’agneau, et de supplicier Jésus-Christ une seconde fois ».

Ils sont hérétiques, débauchés, sodomites, ils souillent la Terre de leur ordure.

« La colère de Dieu s’abattra sur ces fils d’incrédulité, dit Nogaret, car nous avons été établis par Dieu sur le poste élevé de l’éminence royale pour la défense de la foi et de la liberté de l’Église. »

En la circonstance, le roi, prétendait Guillaume de Nogaret, n’avait agi qu’à la demande du pape et de l’inquisiteur de France.

Comment aurais-je pu croire que Philippe le Bel avait obéi aux injonctions de Clément V, « son » pape, et de Guillaume de Paris, « son » confesseur ?

Il avait au contraire forcé le pape à ouvrir une enquête sur l’ordre du Temple et à suivre ainsi les volontés du roi. Quant aux inquisiteurs, ils avaient reçu de Nogaret des instructions précises dont j’ai eu plus tard connaissance. Les officiers royaux devaient d’abord dresser l’inventaire des biens saisis et mettre les personnes sous bonne et sûre garde.

Les agents du roi conduiraient le premier interrogatoire, puis les inquisiteurs exhorteraient les Templiers à confesser leurs crimes, à choisir entre le pardon et la mort, entre dire la vérité et la dénégation.

On userait de la torture s’il en était besoin.

On écrirait les confessions de ceux qui auraient avoué.

« On interrogea les Templiers par paroles générales, jusqu’à ce que l’on tirât d’eux la vérité, c’est-à-dire les aveux, et qu’ils y eussent persévéré. »

Je me suis tu.

Je n’avais pas prêté allégeance à l’ordre du Temple.

J’étais au roi.

Mais je savais que les accusations portées contre les Templiers étaient mensongères.

Et la douleur et la honte m’ont envahi comme des herbes malfaisantes qui dévorent ce qui me reste de vie.

84.

Ces années-là, j’ai vécu chaque jour dans le tourment.

Si je voulais échapper à la persécution qui frappait à coups redoublés les chevaliers du Temple, je devais dissimuler la souffrance et le dégoût que j’éprouvais, tant ma conviction était grande de l’innocence de ces hommes et de leur ordre.

Mais je devais aussi ne point me retirer, demeurer dans l’entourage de Nogaret, lui faire croire que j’approuvais ces procès qui s’ouvraient par tout le royaume.

J’avais assisté, le dimanche 15 octobre 1308, dans les jardins du palais royal, à un grand rassemblement de foule. Les sergents du roi, les prêcheurs dominicains avaient convoqué le peuple afin qu’il écoutât les hommes de Nogaret, les prédicateurs, les inquisiteurs dénoncer l’ordre du Temple qui avait « abandonné la fontaine de vie afin d’adorer le Veau d’or ».

Les Templiers avaient sacrifié aux idoles et ne formaient plus qu’une « race immonde et perfide qu’il fallait détruire ».

Le peuple acclamait les accusateurs.

Les jours suivants il se pressait dans une salle basse de la forteresse du Temple où se tenaient les premiers procès.

Il y avait là, pour juger, des moines, des conseillers du roi entourés de greffiers, de bourreaux, d’hommes d’armes.

Les inculpés, ces pauvres chevaliers du Christ, venaient avouer les infamies dont on les accusait.