Выбрать главу

Personne n’évoquait les tortures auxquelles ils avaient été soumis : les brodequins, le fer, le feu.

Des dizaines étaient morts en subissant la question.

Les survivants confessaient leurs sacrilèges.

J’entendis le maître de l’Ordre, Jacques de Molay, le visiteur de France, Hugues de Pairaud, le précepteur de Normandie, Geoffroy de Charnay, reconnaître qu’ils avaient renié le Christ, craché sur la croix, pratiqué la sodomie.

J’écoutai, fasciné, ces dignitaires de l’Ordre, ces hommes dont je savais qu’ils avaient héroïquement combattu l’Infidèle en Terre sainte, s’avilir.

Comment les humbles chevaliers du Temple n’auraient-ils pas eux aussi confessé ce que voulaient entendre leurs bourreaux ?

Il y eut ainsi, dans toutes les provinces du royaume, une avalanche d’aveux.

Sans doute les Templiers espéraient-ils obtenir la clémence et le pardon des juges, donc leur mise en liberté.

Je compris que c’est ce que craignaient Guillaume de Nogaret, Enguerrand de Marigny et le roi lui-même. Mais c’est ce que le pape Clément V souhaitait.

Aussitôt on l’accabla :

« Que le pape prenne garde ! ai-je lu. On pourrait croire que c’est à prix d’or qu’il protège les Templiers, coupables et passés aux aveux, et qu’il s’oppose ainsi au zèle catholique du roi de France ! »

On appella au jugement du peuple dont on convoqua les délégués à Tours.

C’était au peuple de purger le monde :

« Contre une peste si scélérate, celle du Temple, doivent se lever les lois et les armes, les animaux mêmes et les autres éléments !

« Nous voulons vous faire participer à cette oeuvre, très fidèles chrétiens, et nous vous ordonnons d’envoyer sans délai à Tours deux hommes d’une foi robuste qui, au nom de vos communautés, nous assistent dans les mesures qu’il sera opportun de prendre. »

Le pape ne pouvait que s’incliner. Il convoqua, selon les voeux de Philippe le Bel, un concile à Vienne, en Dauphiné. On y jugerait l’Ordre en tant qu’ordre. Et les simples chevaliers, personnes singulières, continueraient, eux, à être jugés par les tribunaux de l’Inquisition.

Ce fut, par tout le royaume, recrudescence de procès, donc de tortures, d’aveux et de rétractations.

On menaçait ceux qui revenaient sur leur confession, dictée par les souffrances de la torture, de leur opposer leurs propres aveux :

« Prenez garde, réfléchissez à ce que vous avez déjà dit ! »

La main du bourreau se levait et le pauvre chevalier du Temple s’écriait :

« Plût à Dieu que l’on observât ici l’usage des Sarrasins qui coupent la tête des pervers en la fendant par le milieu ! »

Il décrivait ce qu’il avait subi :

« On m’a lié les mains derrière le dos, si serrées que le sang jaillissait des ongles, et on m’a mis dans une fosse, attaché avec une longe. Si on me fait subir encore de pareilles tortures, je dirai tout ce qu’on voudra. Je suis prêt à subir des supplices pourvu qu’ils soient courts ; qu’on me coupe la tête, qu’on me fasse bouillir pour l’honneur de l’Ordre, mais je ne peux pas supporter des supplices à petit feu comme ceux qui m’ont été infligés depuis plus de deux ans en prison… »

Et cependant – j’en remerciai Dieu ! –, des Templiers de plus en plus nombreux revenaient sur leurs aveux, se présentaient comme défenseurs de leur ordre.

On en compta cinq cent quarante-six parmi les emprisonnés de Paris qui bravèrent ainsi leurs juges.

Je connaissais trop les hommes du roi pour penser qu’ils accepteraient ainsi une défaite.

Et je ne fus pas surpris quand j’appris que l’archevêque de Sens, frère d’Enguerrand de Marigny, avait condamné comme « relaps » ceux qui, après être passé aux aveux, s’offraient à défendre leur ordre.

Cinquante-quatre d’entre eux furent entassés dans des charrettes et brûlés publiquement entre le bois de Vincennes et le Moulin à Vent de Paris, hors de la porte Saint-Antoine.

On a rapporté qu’ils souffrirent dans les flammes avec un courage qui frappa le peuple et l’induisit à les considérer comme innocents.

C’était le grand péril pour leurs accusateurs.

Il fallait que se réunisse au plus tôt le grand concile de Vienne afin que la condamnation de l’Ordre fût prononcée et que le peuple se convainquît de la malignité de l’Ordre et de sa damnation.

85.

Je suis entré dans Vienne avec l’armée et la cour du roi.

C’était le 20 mars 1312 et je baissais la tête comme un couard et un félon qui n’ose regarder droit dans les yeux ceux qu’il a abandonnés et même trahis.

Car je n’avais plus aucun doute sur l’innocence des chevaliers du Temple, sur cet ordre dont mes aïeux, vassaux du roi, avaient été membres sans cependant l’avoir servi, puisqu’ils étaient d’abord chevaliers du souverain de France.

Je me sentais proche de ces centaines de chevaliers du Temple et de leurs frères sergents, morts sous la torture pour avoir refusé de reconnaître les accusations portées contre eux.

J’avais appris, alors qu’avec le roi je séjournais à Lyon, que l’Ordre était accusé d’avoir incité ses membres à profaner le crucifix en l’insultant, en crachant sur la croix, et d’adorer des idoles en forme de tête humaine.

Ils auraient porté nuit et jour sur leurs chemises des cordelettes enchantées par le contact de ces idoles.

Certaines d’entre elles, en argent doré, étaient censées renfermer des fragments de crâne humain enveloppés dans un linge.

Comment aurais-je pu croire cela, moi qui étais le fils de Denis Villeneuve de Thorenc, compagnon du roi Saint Louis ?

Mais les accusateurs affirmaient que l’Ordre avait mis, autant qu’il avait pu, le nom chrétien en mauvaise odeur auprès des incrédules, et avait fait chanceler des fidèles dans la stabilité de leur foi !

L’Ordre était accusé d’être tout entier corrompu par des superstitions impies.

Les hosties n’étaient pas consacrées, et la sodomie la règle imposée aux chevaliers !

Et tout cela, incroyable, avait été reconnu dans un premier temps par les chevaliers du Temple dont on avait brisé le corps par la question.

« J’avouerais que j’ai tué Dieu ! » s’était même écrié devant ses bourreaux un chevalier.

Mais, le 19 mars 1312, le roi a quitté Lyon avec son armée et sa cour, et le 20, nous sommes entrés dans Vienne.

Car Guillaume de Nogaret craignait que les évêques d’Allemagne, d’Aragon, de Castille et d’Italie refusent de condamner l’Ordre. Il fallait donc que le roi de France apparaisse, entouré de ses hommes d’armes, et impose la condamnation de l’Ordre ou sa dissolution.

« Si l’Ordre ne peut être condamné par voie de justice, avait dit Clément V, qu’il le soit de manière expéditive afin que notre cher fils, le roi de France, ne soit pas scandalisé. »

Le roi s’assit auprès du pape et les trois cents pères de l’Église rassemblés approuvèrent la bulle que leur lisait Clément V.

C’était le 3 avril 1312, l’ordre du Temple n’était pas supprimé par voie de « sentence définitive », mais par voie de « règlement apostolique ».

Mon Dieu, pourquoi avez-Vous laissé commettre ce crime contre les meilleurs de Vos fils ?

J’ai prié, je me suis agenouillé.

J’étais vassal fidèle du roi de France.

Dieu était mon Seigneur, et j’acceptai Son mystère.

86.

J’ai bu la coupe jusqu’à la lie.

J’appris comment les biens de l’ordre du Temple furent livrés à la meute des avides pour la curée, et non transmis à l’ordre des Hospitaliers comme il en avait été décidé au concile de Vienne.

Le roi, Philippe le Bel, l’Énigmatique, se réserva la plus grande part de cette proie.